Nicolas Dufourcq, le disrupteur de la banque française.
Développement et investissement

Nicolas Dufourcq : « Il faut fournir du capital à la jeunesse pour qu'elle change le monde »

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Développement et investissementNicolas Dufourcq : « Il faut fournir du capital à la jeunesse pour qu'elle change le monde »

« Nous sommes des disrupteurs positifs de la banque » : Nicolas Dufourcq fait ici le bilan de son quasi-quinquennat à la tête de Bpifrance. Selon lui, « ce qui nous manque pour sortir plus de licornes, c'est un marché unique de l'innovation ». Il plaide pour un Nasdaq européen. Propos recueillis par Philippe Mabille.

LA TRIBUNE - Quatre ans à la tête de Bpifrance... Quel bilan tirez-vous de cette tentative d'installer une banque publique au coeur de l'économie ?

NICOLAS DUFOURCQ - Je tire mon chapeau aux équipes qui ont réalisé une performance exceptionnelle, et aux actionnaires qui nous ont soutenus pour créer un instrument simple au service de l'économie. Le risque était que la fusion d'Oseo, de CDC Entreprises et du FSI, n'ait qu'une dimension administrative.

Or, l'État et la Caisse des Dépôts ont fait ce pari d'imaginer un acteur public organisé comme une entreprise privée, mais avec des moyens spécifiques lui permettant d'être clairement au service de l'intérêt général. Dès l'origine, notre volonté commune a été de construire une banque « client-centrique ». Bpifrance était une fusée, il fallait qu'elle décolle à la verticale, sous peine de retomber avant d'atteindre son orbite. Il fallait aller très vite : nous avons en particulier levé les ambiguïtés sur la gouvernance avec l'État et les régions dès décembre 2012. Immédiatement, nous avons démarré notre premier tour de France pour expliquer que Bpifrance serait un instrument multirégional, décentralisé et déterminé à relancer l'investissement.

 

Qu'est-ce qui a été le mieux réussi ?

La fusion des équipes et des cultures des entités qui ont fondé Bpifrance. D'un râteau, nous avons fait un oeuf. Nous avons porté la culture de l'entreprise à son point d'incandescence autour de quatre valeurs : volonté, simplicité, optimisme et proximité.

Résultat : la plus forte croissance dans la banque européenne depuis 2013. Tout a doublé : la taille du bilan en crédit, les investissements en fonds propres, le financement de l'innovation, les investissements en région. Les prêts sans prise de garantie que nous sommes quasiment les seuls à proposer, suivis depuis peu par quelques autres acteurs de la place, ont même quadruplé ! En pratique, il a y a deux Bpifrance fonctionnant en une : la banque d'investissement et la banque de financement. Pour garantir la cohérence d'ensemble et une entité intégrée, le directeur général de la holding que je suis est aussi le président des deux filiales et nous avons un Comité exécutif unique.

 

Avez-vous mesuré l'impact macroéconomique de l'action menée ?

Depuis 2013, Bpifrance a contribué à injecter 140 milliards d'euros dans l'économie française. Quand nous prêtons 100, les banques font en moyenne le double de crédit aux PME. C'est la même chose pour nos interventions en equity. Bpifrance investissement est ainsi devenue la plus grosse société de gestion hors LBO en France, avec 20 milliards d'euros d'actifs et 350 salariés.

Cet effet d'entraînement est le garant d'un modèle sain et il a, à l'évidence, un impact contracyclique. Dans une période de crise, notre action a aussi eu un effet réel, quoique plus difficile à quantifier, sur l'optimisme des entrepreneurs. Au cours des dizaines d'événements dans toute la France, nous avons tenu un discours nouveau, pour les convaincre de n'avoir peur de rien :

« Qu'attendez-vous pour investir ? Jamais les conditions n'ont été si favorables. » Cela continue à fonctionner : au premier semestre de 2016, l'activité de crédit a encore crû de 11 %, après 20 à 30 % l'an entre 2013 et 2015, malgré une économie que l'on disait atone. Beaucoup d'entrepreneurs se sont appuyés sur nous, et cela a aussi contribué à tirer vers l'avant le reste du monde bancaire, par effet d'entraînement.

 

Les banques disent que si elles ne distribuent pas de crédit, c'est parce qu'il n'y a pas assez de demande...

Il faut dépasser les idées reçues : les banques distribuent du crédit. Sans elles, nous ne pourrions rien faire. Cependant, nous avons démontré qu'il faut aussi créer la demande... Nous avons été la banque de la lutte contre la lassitude entrepreneuriale, pour sortir de ce que j'ai appelé la « prison du non-désir ». Aujourd'hui, certaines banques ont donné pour instruction à leurs réseaux de faire aussi bien sur ce segment des PME. La composante humaine dans la relation bancaire est fondamentale et la crise l'avait placée au second rang des préoccupations.

 

Oui mais la rentabilité est-elle suffisante ?

Nous avons un ROE de 6 à 7% sur le crédit, ce qui est remarquable sur ce type de clients et sur cette période. Là aussi, Bpifrance montre qu'on peut être frugal dans la mise en oeuvre d'un réseau.

Notre coût du risque est par ailleurs extrêmement faible. Les banques de la place sont actionnaires de Bpifrance (à hauteur de 10%), elles sont présentes dans nos instances et je crois pouvoir dire qu'elles sont intéressées par la qualité de nos ratios.

D'une certaine manière, nous sommes les disrupteurs positifs de la banque française. Cela interpelle les banques traditionnelles et c'est une bonne nouvelle : elles ont tout à gagner à travailler davantage encore avec les entrepreneurs. Notre communication très « cash » est cohérente avec cette démarche et a d'ailleurs pu en inspirer certains.

 

Finalement, votre vraie réussite, ce sera lorsque l'on n'aura plus besoin de vous...

En théorie, oui, mais cela ne peut pas arriver avant quelque temps, car la réglementation bancaire souffle un vent contraire aux intérêts des PME. Du reste toute l'Europe imite la France en la matière : en Italie, au Royaume-Uni, dans les pays scandinaves, on crée des instruments publics comparables.

Pour autant, nous n'allons sans doute pas continuer de croître à ce rythme. Notre nouveau plan stratégique prévoit de stabiliser nos octrois de crédits autour de 13 milliards d'euros et nos interventions en fonds propres à 1,5 milliard d'euros par an. C'est un palier élevé, qui suppose de notre part de maintenir une activité importante. Il faut un Jiminy Cricket qui rappelle inlassablement que le client doit rester au centre.

Nous exerçons aussi une action ciblée sur certains secteurs : nous sommes par exemple très présents dans le tourisme - depuis 1936, avec la création du crédit hôtelier -, secteur aujourd'hui doublement déstabilisé par le changement des modèles économiques et les actes terroristes. Après l'attentat de Nice, j'ai d'ailleurs décidé de reporter de six mois les échéances des hôteliers. Nous sommes également très actifs dans la transition énergétique : le photovoltaïque et l'éolien, où nos crédits ont doublé depuis 2013, ou encore les hydroliennes, avec DCNS.

Enfin, nous sommes mobilisés pour le financement des PME à l'international. Ce sera encore plus le cas après le transfert de l'activité d'assurance-crédit export de Coface, d'ici à la fin de l'année. C'est la grande aventure de Bpifrance, qui devient la banque de la mondialisation de nos PME et ETI.

 

 

Le crédit, c'est bien, mais il faut aussi être capable d'accompagner les entrepreneurs qui ont besoin de conseil...

Les entrepreneurs sont comme les athlètes : ils ont besoin d'entraîneurs. Nous allons publier en octobre une enquête qui montre qu'un entrepreneur sur deux se sent seul face aux choix souvent très difficiles qu'il doit faire.

Les entrepreneurs n'ont pas le temps de se former, sinon sur le tas ; ils sont seuls face à leurs salariés, à l'Administration. Leur sensation est d'être sur un vélo qui tremble dans une descente effrénée. Nous devons les accompagner.

 

Emmanuel Macron a donc raison de dire que la vie d'un entrepreneur est parfois plus dure que celle d'un salarié ?

Quand on compare les tissus entrepreneuriaux français et allemands, la différence est dans la façon dont le capital humain s'entretient et s'entoure. C'est un sujet capital pour lequel nous développons une action dédiée, avec des incubateurs, des prestations de conseil sur mesure. La vie est trop dure pour un entrepreneur non formé, et solitaire. Un de nos grands défis est en particulier de réussir la transformation digitale des PME. Nous allons faire une nouvelle tournée pour aider 10.000 entrepreneurs à surmonter ce défi.

 

L'économie semble repartir, la courbe du chômage s'inverse, c'est bon signe ?

Bien sûr, c'est un bon signe. Mais il reste beaucoup à faire. Ce n'est pas parce que l'économie repart qu'il faut désarmer. Pour ce qui nous concerne, la part de marché de Bpifrance va baisser légèrement, le relais étant pris par les banques, mais nos volumes seront maintenus. Il n'y a pas de solution au chômage autre qu'un énorme effort d'investissement dans tous les compartiments de l'économie. D'autre part, les TPE ont toujours un besoin de financement criant et non satisfait, notamment du court terme. Il faudra faire plus pour elles.

 

Dans un récent rapport sur le capital-risque dont l'un des auteurs est le Prix Nobel d'économie, Jean Tirole, le CAE critique pourtant l'effet d'éviction exercé par Bpifrance ?

Ce rapport - Renforcer le capital français, cosigné par le Prix Nobel d'économie Jean Tirole, l'investisseuse Marie Ekeland (Daphni) et le professeur à la Toulouse School of Economics, Augustin Landier -, est plus mesuré que ça. Nous avons eu un débat très riche avec Jean Tirole et en réalité, il est plus critique sur le secteur privé qui peine à augmenter suffisamment ses investissements en capital-risque. La part de marché de Bpifrance est de l'ordre de 20% et va rester à ce niveau.

 

On vous reproche d'être trop présents sur tous les deals, parmi lesquels beaucoup se feraient même sans vous...

Nous finançons en minoritaire un fonds sur deux. Ce sont 50% du marché qui ne passent donc pas par nous. Et sur les fonds que nous finançons, nous avons 20% d'emprise. C'est selon moi le bon niveau pour être actif sur le marché et le stimuler. Il n'est pas nécessaire de descendre à 10% ou de monter au-delà des niveaux actuels.

C'est un état de fait qui correspond à la maturité de notre écosystème. S'agissant des investissements directs, 60% d'entre eux sont des primo-ouvertures du capital. Nous convainquons les entrepreneurs et nous apportons ces deals au marché.

 

Ces 20% sont une moyenne...

Dans les fonds d'amorçage, quand la startup est essentiellement virtuelle, il est exact que nous montons jusqu'à 50 %, mais cela correspond à des failles de marché, d'ailleurs notifiées à Bruxelles. Même aux États-Unis, l'innovation au niveau de l'amorçage est gorgée de fonds publics.

 

Oui, mais les fonds de capital-risque de la Silicon Valley sont financés par des investisseurs privés...

Le venture a démarré aux États-Unis en 1964, en France en 1994. Toutes les institutions privées américaines considèrent comme leur devoir de financer le « volcan » des idées issues de la Tech. C'est depuis la Silicon Valley, Hollywood et même Las Vegas que les États-Unis misent sur le futur. Tout le monde y participe, parce que c'est l'avenir même de la puissance américaine qui se joue.

Partout ailleurs, il y a de l'argent public : Israël, la Corée du Sud ou le Japon, sans parler de la Chine, les pays scandinaves ou même le Royaume-Uni. Le jour où l'Europe aura compris qu'il faut ouvrir les coffres-forts de l'épargne pour financer l'innovation, on aura moins besoin d'argent public. La façon dont sont mesurées les valorisations des startups dit tout de la vision du futur : en Europe, des multiples d'Ebitda ; à Wall Street des multiples d'Ebitda et de revenus ; et en Californie, des multiples de revenus.

 

Le CAE vous demande quand même de nommer plus d'administrateurs indépendants pour éviter une capture de Bpifrance par le monde politique...

En réalité, nous avons eu très peu de demandes d'intervention de ce type. Notre gouvernance nous donne une grande souveraineté et nous garantit de pouvoir agir toujours en investisseur avisé. À aucun moment, nous n'avons été forcés de faire quelque chose que nous ne voulions pas faire. J'ai beaucoup de respect pour le monde politique, dont l'un des rôles est de gérer le stress du pays. C'est normal qu'il nous fasse des demandes, et nous nous devons de les traiter, toujours sans a priori. Mais il faut savoir dire non, dans le plein respect de nos missions et des textes qui les régissent.

 

La situation pourrait changer après 2017, avec un nouveau pouvoir qui pourrait nommer un directeur général à sa botte. Avoir plus d'administrateurs indépendants, ce serait mieux pour préserver l'avenir, non ?

Je peux me tromper, mais je pense que l'action de Bpifrance fait l'objet d'un large consensus. Sa création est d'ailleurs l'aboutissement d'une remarquable continuité des politiques publiques depuis près d'un siècle. Pour le reste, la nomination de nouveaux administrateurs indépendants au conseil de la maison mère, comme c'est le cas chez notre homologue canadien, peut être envisagée, mais c'est aux actionnaires d'en décider.

 

Finalement, qu'est-ce qui nous manque encore pour avoir plus de licornes, ces entreprises technologiques pesant plus de un milliard de dollars ? Il en faudrait cinq par an, auriez-vous déclaré...

Je ne crois pas avoir dit cela, ou alors au niveau européen... Dans la Tech, nous nous voyons comme une banque générationnelle. Il faut saisir les opportunités de la transformation unique que notre économie traverse. Il faut donc fournir du capital à la jeunesse pour qu'elle change le monde et renverse la table. Mais toutes les startups ne vont pas devenir Google ou Cisco. Il faut organiser des sorties en Bourse ou auprès d'industriels dans un parcours de croissance. Par nature, les écosystèmes d'innovation sont darwiniens. Au fond, ce qui nous manque pour sortir plus de licornes, c'est principalement une Europe plus intégrée, un marché unique de l'innovation. C'est plus difficile de faire naître des licornes dans une Europe cloisonnée. Il y a 27 marchés et cela restera une faiblesse de l'Europe pour les années à venir, je le crains.

 

Pendant ce temps, les groupes américains font leurs courses dans la Tech européenne.

Oui, hélas, les consolidateurs sont américains et bientôt chinois. Je tire la sonnette d'alarme. Les entreprises de ces deux pays foncent sur l'Europe pour accomplir un brain drain à leur profit. Il faut que les grands groupes européens rachètent plus de startups. Sinon, nous serons les Grecs de l'Empire romain. C'est notre combat culturel.

 

Qui pourrait créer un Nasdaq européen ?

Il faut le faire. Le projet Deutsche Börse-London Stock Exchange n'est pas adapté.

C'est du gigantisme, très loin des clients. Il faut une « BPI » de la Bourse, à l'initiative des grands acteurs privés. Le Nasdaq, ce sont les Italiens de New York qui l'ont lancé. Le Nasdaq européen, il faut que ce soient les grands entrepreneurs et les business angels français et européens qui le décident. C'est à l'écosystème européen de créer les instruments dont il a besoin. Euronext est certainement une pièce importante pour y parvenir.

 

 

Philippe Mabille

 

Article paru dans La Tribune le 14/09/2016. 

Crédits photo : Bpifrance.

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