17 avril 2020 11 minute(s)

« Le rebond de l’industrie française est la réponse aux défis de la cohésion nationale »

Le gouvernement vient d’annoncer une enveloppe de 20 milliards d’euros pour sauver les fleurons industriels français en proie à la crise du Covid-19. Fermeture des frontières et des marchés domestiques, interruption d’activité et difficultés de trésorerie touchent l’ensemble de notre appareil productif déjà fragilisé par 40 années privilégiées pour la tertiarisation de notre économie. Pourtant, l’industrie est aujourd’hui à nouveau sur le devant de la scène et prouve à bien des égards toute son agilité, sa résilience et sa capacité à rebondir face à la crise en devenant un formidable outil de cohésion nationale. L’industrie française est en train de faire son grand retour avec tout l’intérêt mais aussi toutes les interrogations que pose sa renaissance. Entretien avec Olivier Lluansi, Associé Strategy& membre du réseau PwC France, et auteur de Vers la renaissance industrielle française.
Olivier Lluansi, Associé Strategy& membre du réseau PwC France, et auteur de « Vers la renaissance industrielle française »

En 2018 à Paris se tenait l’exposition l’Usine Extraordinaire. A travers cet événement la France souhaitait dépoussiérer l’image de l’industrie. Quel souvenir vous laisse cet événement ? 

L’événement de l’Usine Extraordinaire qui s’est tenu en 2018 est resté dans les mémoires de tous les amoureux de l’industrie et est devenu l’un des éléments clefs, peut-être même fondateurs de la renaissance industrielle française. Initiée par Bruno Grandjean, président de l’Alliance pour l’industrie du futur, l’Usine Extraordinaire a relevé le pari d’accoler le terme extraordinaire à l’industrie. Depuis 1975, l’industrie souffrait d’une image extrêmement négative, synonyme de déclassement social, d’activité polluante, dépassée et obsolète. Pourtant, l’usine telle qu’elle est dépeinte par Emile Zola, Charlie Chaplin ou Dickens a vocation à disparaître totalement, elle est même extrêmement minoritaire aujourd’hui dans notre pays. Aujourd’hui, la réalité des usines en France, c’est avant tout des métiers extraordinaires totalement méconnus, un univers de technologies de pointe, des équipes multi-compétentes, de l’agilité, du design, de l’expérience-client, du numérique, etc.

C’est cette réalité que l’Usine Extraordinaire a donné à voir à des milliers de collégiens et de lycéens.

Quels vont être les défis de l’industrie française dans les prochains mois post Covid-19 ?

Trois défis majeurs attendent notre industrie. D’abord, un défi ancien, celui de la compétitivité. Un défi dont le cadre a été défini dès 2009 avec les Etats généraux de l’industrie, prolongés ensuite par le rapport Gallois, les Plans Montebourg ou le Pacte productif en cours de rédaction depuis la fin 2019. Il s’agit d’une réflexion sur le fait que notre environnement fiscal, réglementaire est sous-optimal pour la continuité de notre industrie. Après avoir été reléguée au second plan durant 40 ans, il a ainsi fallu presque 10 ans aux pouvoirs publics pour embarquer dans leurs réflexions les atouts de notre industrie et surtout son évolution. Entre 1975 et 2009 la France n’a pas réellement réfléchi à une nouvelle politique industrielle, mais pendant ce temps l’économie, elle, a continué d’évoluer. L’innovation de rupture est devenue l’un des moteurs de la création de richesse, les écosystèmes locaux ont complété les filières, les enjeux environnementaux sont devenus une clef de voûte de l’industrie…

L’autre défi est celui de l’attractivité de l’industrie et de ses métiers. Une attractivité pour la jeune génération qui souhaite y travailler, mais aussi pour les territoires qui accueillent l’industrie. Nous sommes dans une phase de renaissance où le terme « industrie » fait cohabiter des savoir-faire complexes à la pointe des développements, et une image passéiste. Aujourd’hui la digitalisation qui a transformé nombre de secteurs économiques est en train de s’emparer de l’industrie. Ce secteur est un secteur de haute technologie et de services digitaux qui feront bientôt la moitié de sa valeur ajoutée.

Et pourtant la culture industrielle n’est pas la même culture que la Tech ! Le fameux et provocateur « fake it until you make it » ne fonctionne pas pour l’industrie. Lorsqu’on transforme de la matière, on ne peut pas mentir sur le résultat. L’entreprise Michelin l’explique très bien : transformer de la matière pour fabriquer des pneus, c’est obtenir le résultat escompté… ou non. Il n’existe pas réellement d’entre-deux. Cette exigence de la matière permet de déléguer beaucoup plus de responsabilités aux équipes puisque le résultat est mesurable, prenant à contre-pied le modèle fordien d’organisation.

L’industrie, c’est ainsi une culture propre. D’ailleurs des jeunes générations pourront se sentir beaucoup plus à l’aise dans cet univers, et nous devons les aider à découvrir ses métiers.

Enfin, il faut substituer une politique industrielle d‘« offre » par une politique industrielle par la demande. On pense encore aujourd’hui que l’industrie n’est que de la production. Dans les années 80 le système Toyota a remplacé le système Ford et a modifié en profondeur le fonctionnement de ce secteur : la production n’est plus poussée mais désormais elle est tirée par la demande. L’époque de la Ford T « vous choisissez la couleur que vous voulez à condition qu’elle soit noire » est révolue. Pour réindustraliser il faut aujourd’hui créer une demande autour du produire en France, du « Made in France ». Travailler sur la fiscalité, les sites pour accueillir des investissements industriels, la formation, etc. ne suffit plus.

Comment les consommateurs peuvent-ils être des acteurs de la relance économique ?  

Nous, consommateurs, pouvons faire le choix de ce « produire en France » et orienter notre consommation vers des acteurs du « Made in France » tels que la Camif ou encore la Carte Française, mais il en existe beaucoup d’autres.

L’achat public doit lui aussi soutenir cette relance malgré les contraintes induites par le code des marchés publics. Aujourd’hui les acheteurs publics doivent trouver d’autres manières d’acheter pour favoriser les circuits courts et la proximité, tout en restant respectueux de la législation nationale et européenne. Nos collectivités territoriales ont un train d’avance en la matière et cet engagement local doit essaimer pour l’ensemble des achats publics.

Enfin, les entreprises elles-mêmes sont des acteurs de la relance économique industrielle. En fragmentant leurs chaînes de valeur, nos entreprises sont devenues vulnérables et plus exposées au risque. La situation actuelle liée à la crise du Covid-19 montre la dépendance de nos entreprises au marché international et notamment à la Chine. Les entreprises peuvent changer ce modèle, et favoriser les écosystèmes locaux de fournisseurs, dont l’expérience démontrent qu’ils peuvent être aussi compétitifs, sinon plus encore, que des achats dispersés aux quatre coins de la planète à la recherche du dernier centime.

Comment cette crise du covid-19 permet à l’industrie française de démontrer toute sa capacité d’adaptation et son agilité ? 

Il faut comprendre son passé pour construire son avenir et cela est vrai pour l’industrie française. Nous avons fait le choix de la désindustrialisation à la fin des années 70 et nous avons confirmé ce choix au début des années 90.

Aujourd’hui la crise du Covid-19 nous montre l’importance d’avoir un outil productif fort dans un pays. L’industrie est un secteur économique comme d’autres, mais elle est aussi un élément d’une souveraineté économique. Il faut alors se poser la question des forces et des faiblesses de notre industrie face à l’impérialisme chinois et américain.

La crise sanitaire nous apprend autre chose, elle accélère la transformation de l’industrie que j’appelle « sa renaissance ». Par exemple elle fait émerger des écosystèmes locaux de solidarité et de résilience, où l’on se prête des compétences, on mutualise des équipements, on se donne un coup de main et où on se conseille. La crise actuelle démontre aussi la nécessité d’un outil productif adaptable. Elle a donné par exemple ses quartiers de noblesses à la fabrication additive et à l’impression 3D. On se rend compte que nous sommes capables grâce à de multiples unités mobiles qu’on installe – par exemple à l’AP-HP – de faire des objets dont on a besoin pour réagir extrêmement vite. On sait faire l’embout qui va à la fois pour le masque de Decathlon et le respirateur, on sait faire une visière pour remplacer les masques… Cette crise est ainsi révélatrice d’orientations ou de pistes vers lesquelles l’industrie de demain ira nécessairement.

S’ils sont moins mis en avant à l’heure actuelle, les sujets de développement durable, d’immédiateté dans nos modes de consommation, d’individualisation de masse ou le besoin d’acheter une solution plutôt qu’un simple produit, sont d’autres tendances qui feront partie de la renaissance industrielle française.

Les collectifs d’entraide fleurissent, la solidarité nationale s’élève partout sur nos territoires. Finalement, pourquoi cette crise permet-elle une prise de conscience de l’opinion publique et comment recentre-elle le débat de la France, terre de production ?  

Ayant participé à la mise en place du programme « Territoires d’industrie » lancé par le Premier ministre en novembre 2018, je suis convaincu que la dimension territoriale est un autre des éléments clé de cette renaissance. En complément des filières, une politique de reconquête industrielle pourra s’appuyer sur des écosystèmes territoriaux mais réciproquement l’industrie est une réponse au désarroi des territoires.

En France, nous avons développé un système économique basé sur les services, ceux qui créent le plus de richesse sont les fameux services à haute valeur ajoutée, qui se sont installés principalement dans les 15 métropoles. Pour que ce modèle soit acceptable il faut une juste redistribution de cette richesse à l’ensemble du territoire national. Or aujourd’hui les décideurs locaux doutent de cette redistribution et de son avenir, ils cherchent à redévelopper de la valeur ajoutée sur leur territoire. Le tourisme est une solution, l’économie résidentielle liée aux personnes âgées par exemple, en est une autre. Mais pour cela, il faut des atouts naturels (mer, montagne, etc.) dont tous les territoires ne disposent pas.

Si plus de 50% de la France, en surface, a fait acte de candidature pour devenir « Territoires d’industrie », c’est justement parce que ces territoires n’avaient pas d’autres solutions pour créer de la valeur ajoutée pérenne. En fait, l’industrie est une solution incontournable pour la cohésion nationale et pour lutter contre les fractures territoriales.

Quelles sont les forces et faiblesses de notre tissu industriel français et quelles leçons devons-nous tirer aujourd’hui pour relancer notre appareil productif ? 

La situation de l’industrie française est aujourd’hui contrastée avec à la fois de très grandes forces et des faiblesses.

Tout d’abord l’une de nos forces, même si elle est parfois controversée, est notre parc nucléaire et notre capacité à produire de l’énergie décarbonnée sur notre territoire, en attendant la massification des énergies renouvelables. On a une source d’énergie existante que nous pourrions utiliser comme un vrai moyen de compétitivité. Pourtant, depuis plusieurs décennies, nous avons privilégié une logique qui veut que l’énergie soit chère afin d’en en minimiser l’usage. Or, cette énergie nucléaire disponible, qui a encore une dizaine d’année de vie devant elle, peut-être une véritable force de frappe économique.

Notre deuxième force repose sans aucun doute sur notre tissu remarquable d’écoles d’ingénieurs. Nos ingénieurs français sont extrêmement appréciés et recherchés dans tous les secteurs y compris dans le numérique et la finance.

Enfin, nous avons souvent sous-estimés la capacité de la France d’être un pays d’inventivité et d’entrepreneuriat. Or la preuve est là avec toutes les initiatives FrenchTech, FrenchFab, FrenchTouch qui pour certaines nous ont apporté une reconnaissance internationale. C’est un atout sur lequel l’industrie va elle aussi devoir capitaliser.

A contrario, la perte récente de savoir-faire est l’une des faiblesses de notre outil productif. Aujourd’hui toute une génération de salariés dans l’industrie est partie à la retraite, emportant avec elle des savoir-faire essentiels et désormais oubliés.

Se pose aussi aujourd’hui la question d’un tissu industriel français dont la taille est peut-être sous-critique avec seulement 10% du PIB français. Enfin, l’industrie demande du Capex – des investissements industriels – or nous n’avons pas en France de grands fonds d’investissements alimentés par exemple par un système de retraite par capitalisation. La boucle investissements – profits – dividendes – réinvestissements passe en partie par des décideurs étrangers. D’un côté, c’est le succès de l’attractivité industrielle de la France démontrée par des baromètres depuis des années, mais c’est aussi une vulnérabilité indéniable.

En additionnant forces et faiblesses, nous pourrions considérer que nous sommes dans une situation mitigée, voire contrastée. En fait, les changements profonds de l’industrie, notamment par sa digitalisation, sont une opportunité. Nous sommes surpassés par la puissance industrielle allemande en Europe – trois fois la nôtre en valeur ajoutée – mais nous avons les atouts d’un outsider. Il faut être clair : l’industrie d’hier n’est pas celle de demain.

J’ai la conviction que nous pouvons positionner l’industrie française comme un outsider qui doit prendre des risques pour devenir leader dans cette renaissance industrielle grâce à des outils productifs agiles, l’hybridation produits-services, l’intégration des enjeux environnementaux et l’intégration du sens dans les entreprises comme le développe le rapport Notat Senard sur les entreprises à missions.

Ce sont les sujets clés pour réussir cette renaissance.

Pourquoi parler de la renaissance et non de la révolution de l’industrie française ? 

La Renaissance [nda du XVème / XVIème siècle] est associée à la redécouverte de savoir qu’on avait oublié ou que nous n’avions plus le temps de valoriser. De même, l’industrie doit aujourd’hui retrouver ses savoir-faire fondamentaux indispensables pour subvenir aux besoins d’une population mondiale qui continue de croître et pour faire face aux enjeux environnementaux. Ces savoirs fondamentaux sont ceux qui permettent de traiter le nombre, le volume et la complexité dans un univers économique contraint ou concurrentiel. Là sont les vrais savoirs de l’industrie ! Et non comme on l’a cru longtemps dans cette capacité à extraire de la matière à la mère nature pour en faire des objets de consommation de masse.

Le réchauffement climatique ou la gestion des déchets sont des sujets qui ne pourront pas se résoudre sans ces savoir-faire industriels qui savent allier volume, nombre, complexité technique et contraintes économiques.

Pour conclure, je dirais aussi qu’une renaissance connaît ses à-coups, mais elle est une révolution non-violente qui permet d’ouvrir l’industrie française sur l’avenir. Il y a dans le terme de « révolution » une violence que je récuse, entre les générations, entre des riches et pauvres, entre les métropoles et les périphéries. La réussite de cette nouvelle industrie sera mesurée par la capacité d’associer les anciens savoir-faire avec la génération des “digital natives”, les services des métropoles et la création de richesse dans les territoires.

La renaissance industrielle doit être se faire « ensemble ». Collectivement, nous avons tous un rôle à jouer dans la renaissance industrielle de la France et du continent européen.

 

Olivier Lluansi est l’auteur de Vers la renaissance industrielle française.

© Business France, en partenariat avec le Laboratoire Industries et Cultures de l’Ecole de Droit et de Management de Paris – Université Paris II, a conçu un projet dédié à l’industrie française sous un prisme artistique. Livre de photographies intitulé « Immersion industrielle, un autre regard sur la France ».

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