15 mars 2021 6 minute(s)

Les régions à l’épreuve de la relance : l’expérience de Grand Est

Le Business Act est le plan de relance déployé dans le Grand Est. Résultat d’une vaste consultation des acteurs économiques du territoire pilotée par PwC France et Maghreb, il croise la recherche de valeur et d’impact au service de la région. Une expérience qui, un an après, reste inédite en France pour Lilla Mérabet, vice-présidente de la région Grand Est, et François Cartier Laurin, senior manager chez PwC France et Maghreb.

Quels sont les enseignements majeurs à retenir de cette démarche de consultation et de co-construction à grande échelle ?

Lilla Merabet (au centre de la photo, ci-dessus) : Le Business Act Grand Est est un plan de relance particulier car il a été conçu pendant le premier confinement, dès mars 2020. Notre région était alors la plus touchée par la pandémie. Celle-ci a complètement déstabilisé nos convictions et nos valeurs. Nous étions déjà engagés dans une stratégie économique validée et plutôt solide ; il a fallu tout repenser.

Dans un premier temps, la priorité a été de répondre à l’urgence, en lien avec les services de l’État. Une fois passé le temps de la sidération, nous avons vite compris que notre stratégie de développement économique était devenue caduque. Il faut être contemporain des événements. Or, la stratégie en vigueur à ce moment-là n’était plus en capacité d’apporter les moyens de la relance et de la reconquête économique.

Nous avons fait confiance aux ressources de notre région pour répondre très vite à l’inconnu et nous avons vécu une expérience de convergence. En termes de responsabilité publique, les collectivités décentralisées et l’État déconcentré ont cohabité. La puissance publique a montré son utilité et les dirigeants d’entreprise portent désormais un nouveau regard sur elle.
Nous avons aussi réussi à dépasser nos intérêts. État, région, représentants de branche, unions professionnelles… Tous ont rendu le rassemblement possible parce qu’un plan opérationnel très concret était visé. Ce n’était pas un exercice de prospective politique. Cette démarche novatrice, nous l’avons réalisée en cinq semaines. C’est un délai record qui nous a libérés des conjectures.

François Cartier Laurin, senior manager chez PwC France & Maghreb
François Cartier Laurin, senior manager chez PwC France & Maghreb

François Cartier Laurin : La situation d’urgence nous a en effet obligés à être très efficaces, à aller à l’essentiel. Cela a également permis de maintenir la mobilisation de tous les participants à la consultation, sur une période très intense. Dans ce cadre, le rôle de PwC France et Maghreb, avec notre partenaire Adit, a été d’apporter de la méthode et de la structure, et de nous assurer que nous gardions tous en tête l’objectif fondamental : proposer des mesures pour permettre la relance de l’activité économique et préparer un rebond durable. Ces propositions devaient être articulées autour de trois transformations majeures à l’œuvre dans l’économie : la transition énergétique et écologique, la transformation numérique et enfin la performance et la transformation industrielle.

"Le Grand Est peut devenir précurseur, avoir une dimension d’éclaireur sur les mutations en cours. Nous croyons en la planification cohérente." Lilla Mérabet, vice-présidente de la région Grand Est

Ce qui a émergé des plus de 70 réunions réalisées et des plus de 200 contributions écrites, ce sont des propositions concrètes, pragmatiques, opérationnelles. C’est un vrai signe de maturité pour la région. Chacun a compris l’enjeu, ce qui nous a permis de ne pas tomber dans des listes de doléances ou de vœux pieux. Alors même que c’était un facteur de complexité, au final, c’est la mobilisation et l’implication d’un très grand nombre d’acteurs qui a permis ce résultat : élus et services de la région, services de l’État, agence d’innovation, acteurs économiques du territoire, organisations représentatives, entreprises et citoyens qui ont envoyé des contributions. Au total, plus de 1 000 acteurs socio-économiques se sont mobilisés.

Pourquoi l’échelon régional est-il primordial dans la conception et l’exécution de la politique de relance ?

Lilla Merabet : Pour répondre, j’aimerais donner un exemple. Nous avons fait du très haut débit la signature de la région Grand Est. La fibre est en cours de développement sur tout le territoire. En Alsace, elle est déjà déployée à 70%. Cet exemple illustre deux réalités économiques. Tout d’abord la planification. A l’échelle d’une région, on peut planifier le déploiement des infrastructures en prenant en compte l’émergence de nouveaux modes de vie, la géographie d’un territoire, les besoins des entreprises à court, moyen et long termes. Cette approche nous permet de mieux travailler sur l’attractivité de notre région et les compétences qu’il faut développer, notamment dans le numérique. A la rentrée prochaine, une école 42 et cinq écoles Simplon.co ouvriront leurs portes. Par ailleurs, Huawei installera sa première usine hors de Chine à Brumath, près de Strasbourg.

Vient ensuite l’effet de seuil. A l’échelle régionale bien plus qu’au niveau départemental, nous sommes plus forts car plus nombreux. Cela pèse dans les négociations et nous permet de faire des économies d’échelle. Le déploiement de la fibre a coûté 40% de moins dans les trois derniers départements qu’en Alsace, où le déploiement du très haut débit a débuté. Il en va de même quand nous négocions des trains, par exemple.

Le Grand Est comprend 45% des frontières terrestres françaises : nous sommes par définition une région transfrontalière. Nos voisins sont notamment de puissants Länder allemands. Ils ont changé de posture à notre égard car nous sommes désormais perçus comme un territoire qui compte, avec six millions d’habitants, une grande densité industrielle et un PIB conséquent. Pour stimuler des convergences en interne et bénéficier d’une image forte en externe, alors l’échelon régional est pertinent.

François Cartier Laurin : L’échelon régional correspond bien aux acteurs économiques. Nous avions un groupe spécifique composé de dirigeants d’importantes entreprises de taille intermédiaire (ETI) industrielles. Sa mission était d’impulser des orientations et de donner de la cohérence aux propositions formulées par la vingtaine de groupes thématiques. Ils se sont beaucoup investis dans la consultation parce qu’ils y trouvaient leur compte. Pour eux, la région est un périmètre d’action pertinent. Leurs perspectives, que ce soit de rebond économique ou de recrutement de talents, peuvent être réfléchies à l’échelle régionale, parfois même en collaboration entre eux.

Lilla Mérabet : Les régions sont devenues des contre-pouvoirs opérationnels. Dans un pays aussi vertical que le nôtre, c’est intéressant. L’État est fort aux côtés de collectivités qui le sont aussi. Les modalités d’exécution de la stratégie nationale doivent rester de la responsabilité de la région.

Quel rôle peuvent jouer le Grand Est et son tissu industriel en matière de souveraineté nationale et européenne ?

Lilla Mérabet : Le premier rôle est symbolique. La région agit pour réconcilier la France, les Français et le monde industriel, notamment en développant la partie services du secteur, sur le mode industry as a service. Nous devons convaincre la jeune génération qu’il y a un avenir dans cette activité.

Le deuxième rôle est expérimental. Nous sommes entourés de champions – l’Ile-de-France, les Länders allemands, la Suisse et la Belgique. Deux choix s’offrent à nous : le Grand Est peut se positionner soit comme une zone de transit, soit comme une terre d’accueil pour l’expérimentation d’innovations. C’est cette voie que nous suivons, par exemple avec la vallée européenne de l’intelligence artificielle (IA) et de la cybersécurité. Nous avons convaincu les leaders frontaliers d’investir et de nous rejoindre.

Le Grand Est peut devenir précurseur, avoir une dimension d’éclaireur sur les mutations en cours. Nous avons un schéma de formation initiale et continue, un programme de relocalisation, un fonds de relance et un déploiement d’infrastructures. Nous croyons en la planification cohérente.

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