22 février 2019 8 minute(s)

Ode à l’esprit français par Metin Arditi

Dans son Dictionnaire amoureux de l’esprit français, paru en janvier 2019 aux éditions Plon, l’écrivain suisse d’origine turque séfarade Metin Arditi livre un portrait éclectique et espiègle d’une « French Touch » que le monde nous envie.

« "France, France, disait Victor Hugo, sans toi le monde serait seul." Et nous autres, francophones d’ailleurs, ne serions pas les mêmes. » C’est sur l’amour pour la langue et la culture françaises d’un écrivain né sur les rives du Bosphore que s’ouvre le riche Abécédaire de Metin Arditi.

Un peu comme Romain Gary dans La promesse de l’aube, l’auteur commence par raconter de quelle romanesque manière il est « tombé tout enfant dans la marmite du français comme Obélix dans la potion magique du druide Panoramix » : à la maison, « nous le parlions tous couramment, un miracle dont aujourd’hui encore l’explication m’échappe. Le français n’incarnait pas seulement un pays. Il était la vérité, le juste. Il était, pour nous tous, la langue paternelle. La France, c’était Liberté, Égalité, Fraternité, mais aussi Dignité. Dans cet Orient flou, fluide, aux contours juridiques souvent insaisissables et aux lendemains incertains, [… le] français était notre refuge. » Il « nous offrait l’espoir d’un bonheur. Une liberté. En un mot, un esprit, dont j’allais plus tard découvrir les nombreuses facettes ».

 

De l’élégance avant toute chose

650 pages et 170 entrées ne suffisent certainement pas à épuiser ces innombrables facettes et pourtant, une « extraordinaire cohérence » traverse la France et a façonné, siècles après siècles, cet esprit inimitable qui séduit tant à travers le monde.

Dans le chant classique à la française, le goût du discours, du « mot qui fait mouche », des pamphlets et des oraisons funèbres, dans les académies et les grandes écoles, les jardins de Versailles, les petits fours, les prix littéraires, la culture de la vigne, le cinéma, les chefs étoilés, de Paris à Perpignan et Marseille, et de Montesquieu à Guitry en passant par Diderot, Rodin, Racine, Debussy, Jeanne Moreau, Colette, Marie Curie, Metin Arditi voit « partout, une fascination devant tout ce qui touche à l’esthétique. Au beau. À la formule. À l’élégance. Au désir de plaire… Plaire, plaire et plaire encore… Voilà la grande affaire de la France et des Français. »

L’auteur postule ainsi « un étroit cousinage » entre la haute couture, les fables de La Fontaine, les parfums, le ballet de l’Opéra de Paris et l’œuvre de Buffon. La haute couture est « synonyme d’élégance, de créativité et de noble allure, c’est-à-dire d’une forme de simplicité ». Les fables de La Fontaine « incarnent l’art de la formule. Tout est dit en trois mots, avec élégance ». Les parfums – émanation par excellence de l’esprit français puisque justement « ce qui fait un parfum, c’est son extrait, son "esprit" » – sont le « résultat d’un travail subtil ». Les danseurs du ballet de l’Opéra de Paris, « sans doute le meilleur du monde », offrent une grâce qui « est elle aussi le résultat d’un travail acharné ».

Quant à l’œuvre de Buffon, qui « établit les bases analytiques de l’histoire naturelle », elle est d’autant plus remarquable qu’elle a laissé en héritage « trois caractéristiques qui, au fil des siècles, contribueront à marquer de façon déterminante "l’esprit français". Le goût, d’abord, de toujours aborder un problème dans sa globalité. Le sens du "général" primera toujours chez lui sur le souci du particulier. Ensuite, un immense talent de la "conversation à la française". Aucun sujet n’est trop ardu pour qu’on ne puisse en débattre en toute clarté, et, surtout, avec élégance. Enfin, peut-être que sous son irrépressible besoin de classer, son envie de tout dominer, tout contrôler, tout voir "en un coup d’œil", tout décrire "en une formule", se cachent les prémices du bonapartisme » – l’appétence aussi des Français pour les mathématiques, qui a fait naître tant de savants renommés.

 

Ce je-ne-sais-quoi qui nous distingue

« Ce qui définit l’esprit français, c’est qu’il sait être à la fois profond et léger », constate Metin Arditi. Sans cesse, il est « hanté par la poursuite du plaisir autant que par celle d’une grande exigence morale », tiraillé entre le charnel et le spirituel, le rire gaulois et le raffinement. « Il y a là une spécificité française, une cohabitation qui ne se retrouve, je crois, dans aucune culture. »

Cette French Touch est particulièrement reconnue dans le monde de la création, à l’instar du secteur de l’animation 3D où l’on trouve trois écoles françaises dans les dix meilleures du monde. « La spécificité de ces écoles est de former des généralistes de très haut niveau », doués de « ce mélange insaisissable de bon goût, d'humour, d'élégance et d'esprit critique. En un mot, de culture » que recrutent à prix d’or les géants américains.

Et Metin Arditi de rapporter cette conversation qui résume à elle seule le pouvoir de séduction de l’esprit français : « Je demande un rendez-vous au patron français d’une des grandes agences de communication : "Comment définiriez-vous la French touch ?" L’homme me répond mot pour mot : "Nos créatifs sont dans une certaine mesure interchangeables. Un Anglais fera l’affaire en lieu et place d’un Américain. Et vice versa. Un Italien ira pour un Espagnol ou un Sud-Américain. Un Hollandais pour un Belge, enfin, je crois. Mais un Français ne sera remplaçable par personne. L’expérience le démontre chaque fois." »

 

Le coût du panache

Concilier les contraires serait donc l’une des marques de fabriques de l’Hexagone. Et pourtant, selon l’auteur du Dictionnaire amoureux de l’esprit français, le goût de plaire a un coût.

Celui d’abhorrer la lourdeur, « le besogneux », au risque de se priver d’une voie royale pour l’éducation : celle de l’apprentissage. Au risque de préférer « la flamboyance du verbe et la grandeur révolutionnaire à la bonne exécution », et de se voir ravir tant de dominations industrielles – dans les secteurs de l’automobile (inventée par Nicolas Joseph Cugnot), de la machine à calculer (inventée par Pascal) ou encore du cinématographe (inventé par les frères Lumière) – pour avoir été incapable de « tirer profit de son génie ».

Mais certains domaines où la France excelle ont su inverser ces tendances : le parfum – « une activité que la France a réinventée, prenant le monde entier de vitesse » ou encore la haute couture, dont chaque grand nom est tout à la fois « authentique artiste à l’écoute de son époque, artisan soucieux de la myriade de détails que nécessite la fabrication d’une robe […], gérant d’affaires avisé, et, forcément, fin psychologue », montrant « que l’esprit français peut se marier de la façon la plus parfaite avec le besogneux. »

Et parce que les plus Français d’entre nous ne sont pas forcément nés au sein des frontières nationales, Metin Arditi de citer celui dont la rhétorique et le sens de la formule le mettent « au premier rang des esprits français les plus caustiques » : Karl Lagerfeld. Il était encore de ce monde au moment de la parution du livre, mais ne pouvait pas emporter plus bel hommage avec lui dans sa tombe cousue de fil blanc.


Résumé de l’article

Aussi nombreuses soient ses facettes que ce Dictionnaire amoureux de l’esprit français ne saurait épuiser, une « extraordinaire cohérence » traverse la France, selon Metin Arditi : celle du désir de plaire. Siècles après siècles, elle a façonné un esprit inimitable qui séduit toujours autant à travers le monde. « Mélange insaisissable de bon goût, d’humour, d’élégance et d’esprit critique », « hanté par la poursuite du plaisir autant que par celle d’une grande exigence morale », on le retrouve tant dans la danse classique que dans les mathématiques, dans les parfums que la haute couture, dans les jardins de Le Nôtre que la gastronomie.


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