5 février 2020 5 minute(s)

« On ne dirige pas une boite avec des camemberts ! »

La crise sociale du système économique mondial ouvre le champ aux entreprises qui sauront, les premières, se remettre en question. Et notamment aux entreprises françaises. Telle est la conviction de Clément Bérardi, Julien Eymeri et Francis Rousseau, créateurs de Quartier Libre, une agence qui aide les entreprises à repenser leur gouvernance, leur stratégie et leur organisation. Entretien avec les auteurs de On ne dirige pas une boîte avec des camemberts ! Manifeste pour l’entreprise du futur (Éditions Flammarion, à paraître le 5 février 2020).

Pourquoi avoir écrit ce manifeste, pourquoi maintenant ?

Clément Bérardi : Nous sommes dans un moment de rupture du monde économique, qui est actuellement bousculé par trois de ses acteurs clés : le consommateur, largement déboussolé par les produits qu’on lui propose ; le salarié, qui se retrouve épuisé par les modes d’organisation et la façon dont les entreprises le mobilisent ; enfin les citoyens, qui manifestent un peu partout leur énervement quant à l’évolution actuelle du système. Cette situation nécessite de remettre en cause les trois grands principes organisateurs du monde économique depuis ces quarante dernières années : l’hyperfinanciarisation de l’économie, la folie de l’accélération du temps et la croyance en « un monde sans limites », en référence à la New Frontier de Kennedy, qui explique pour une large part la crise climatique. Si elles ne veulent pas courir à leur perte, les entreprises doivent organiser des débats en leur sein pour trouver de nouvelles voies stratégiques et organisationnelles.

Des voies viables, pas ces mirages que sont, à nos yeux, l’économie du partage, les startups, l’intelligence artificielle et l’intégration du concept de bonheur en entreprise. Ces fausses bonnes solutions ne sont que la continuation du système économique actuel.

Les auteurs du Manifeste, Clément Baradi, Julien Eymeri, Franck Rousseau

Selon vous, la France est-elle aussi « malade » que le reste du monde ?

C.B. : La France a glissé comme tous les autres sur cette pente, largement tracée par une culture anglo-saxonne du monde économique, une vision « Silicon Valley » pour caricaturer, qui commence à susciter des critiques aux États-Unis mêmes. À ce titre, nous sommes convaincus qu’une approche plus européenne, et notamment plus française au vu du poids de la France dans l’Europe, de la mission de l’entreprise dans la société, jouera un rôle important dans le futur.

Francis Rousseau : Jusqu’à présent le marché a été faussement globalisé : il a gardé pour valeurs celles de la puissance dominante, qui était américaine. La France a les atouts pour jouer un rôle de réveil et de facilitateur dans le changement de logiciel à venir.

Parmi les sept pistes que vous proposez pour bâtir « l’entreprise de demain dans un monde incertain », où la France est-elle la mieux positionnée ?

C.B. : Sur la question des « nouveaux business », ceux qui ouvrent pour demain les meilleures perspectives de développement, la France a sans doute une carte à jouer dans la compétition pour bâtir des sociétés plus frugales et plus agréables à vivre. L’Hexagone, et probablement un peu l’Europe, ont cet attachement particulier à la qualité de vie qui peut constituer un élément clé de distinction dans les secteurs liés à la décélération, les services liés à l’urbanisme et à l’ingénierie notamment.

Sur la question du rapport à la technologie, les Français présentent aussi un avantage compétitif. Ils ont une culture d’ingénierie forte et donc une connaissance fine du monde technologique, sans avoir l’approche béate, quasi religieuse qu’on peut trouver dans la Silicon Valley. Cet équilibre permettra sans doute de faire face de façon intelligente, avec la bonne distance critique, à la révolution technologique à venir.

Julien Eymeri : Une chaire nommée « Good in Tech » a d’ailleurs été créée en septembre 2019, initiée par l’Institut Mines-Télécom Business School (IMT-BS) et l’École du Management et de l’Innovation de Sciences Po, avec des partenaires privés. C’est une illustration très concrète de ce que l’université française et les industries peuvent apporter sur cette question.

Comment décririez-vous le modèle d’une entreprise du futur à la française?

F.R. : Un cirque, comme nous le proposons dans le livre : c’est-à-dire une unité centrale possédant une autorité ultime mais avec une déconcentration des responsabilités, où chaque génie peut s’exprimer de façon indépendante dans un tout cohérent : une entité où il y a plein de partitions à jouer sur des territoires intellectuels et culturels extrêmement différents et pourtant, comme dans l’improvisation en jazz pour reprendre l’exemple du livre, un rythme est imposé. En clair, nous ne croyons pas à la centralisation des entreprises mondialisées, avec des règles et des process uniformes, mais plutôt à la décentralisation, laissant ainsi la place aux territoires, aux cultures et au génie des personnes.

C.B. : Pour nous, une entreprise ne fait sens qu’inscrite dans un territoire : elle y trouve ses ressources, ses valeurs, sa raison d’être et sa singularité, qui lui serviront pour son développement et celui du territoire. Nous considérons que l’uniformisation des marques, des produits et des services a peu d’avenir dans le monde qui vient – et c’est pourquoi nous souscrivons totalement à un mouvement comme #LetsgoFrance, qui est une incarnation de cette nouvelle façon d’aborder l’entreprise par son ancrage territorial. Pour nous, c’est cette dynamique-là qui est porteuse d’avenir pour l’économie française. La question qui se pose aujourd’hui pour les grands groupes, c’est comment, d’une grande structure centralisée, redevenir un ensemble de petites ETI qui vont générer une telle dynamique.

Y a-t-il des entreprises françaises qui, selon vous, montrent le chemin ?

F.R. : Certaines entreprises, citées dans le livre, vont dans le bon sens, comme Danone. Sur la question de la rémunération des dirigeants par exemple, Emmanuel Faber a fait un premier pas positif. Après, il y a deux façons de s’engager sur le chemin : il y a les entreprises qui le font uniquement pour des raisons marketing en installant des ruches sur leur toit et des babyfoots dans la cafétéria, et d’autres qui le font en profondeur, parce qu’elles y croient. Je pense notamment à la Maif et à la Camif.

C.B. : Le souci de l’écosystème, de la ressource locale, du respect environnemental, du sens donné au travail, de la limitation de la rémunération des dirigeants ou encore du paiement de ses impôts sur le territoire anime beaucoup d’initiatives venant d’entreprises locales. Aujourd’hui, si l’on exclut le monde des startups dont l’objet principal reste souvent de raconter une histoire pour lever des fonds et finir par se vendre, la plupart des ETI ont envie de créer une entreprise plus responsable.

F.R. : Les entreprises doivent comprendre qu’elles sont aujourd’hui en danger. Celles qui intégreront que « croissance » et « rentabilité » ne sont pas les deux bons mots, mais que l’heure est au « développement » et au « progrès », sont celles qui vont gagner dans les décennies à venir.

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