9 mars 2020 4 minute(s)

« Pour la tech française, il y a des points de croissance à aller chercher en incluant davantage de femmes »

Féminiser le monde de la tech : c’est l’ambition de Caroline Ramade, ex-dirigeante de Paris Pionnières devenu Willa, l’incubateur des start-up féminines, et fondatrice il y a quelques mois de 50intech, une plateforme qui entend animer, par la mise en relation des femmes de la tech et de leurs alliés, une communauté de pairs internationale. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a poussée à fonder 50intech ? Fallait-il aller plus loin qu’un incubateur d’entreprises cofondées par au moins une femme ?

Caroline Ramade – Willa constituait une première étape, car l’ancrage local est essentiel pour les femmes entrepreneurs. Mais malgré toutes les initiatives qui existent dans ce domaine, on continue de poser la question : « où sont les femmes dans la tech ? ».

De fait, aujourd’hui encore, il y a moins de 25 % de femmes parmi les salariés qui travaillent dans les nouvelles technologies et parmi elles, 5 % seulement tiennent une position de leadership. En conséquence, 1 sur 2 quitte définitivement la tech après 10 ans de carrière pour des raisons de discrimination liées au salaire, à l’évolution de carrière ou à cause de la récurrence des remarques sexistes. Quant aux entrepreneurs, en Europe on ne compte encore que 15 % de femmes parmi les cofondateurs de startups et elles n’ont accès qu’à 8 % du capital-risque – un chiffre qui baisse à 0,4 % quand vous avez des équipes entièrement féminines ! Seuls 10 % des investisseurs par ailleurs sont des femmes. Ces chiffres sont alarmants quand on sait à quel point les algorithmes sont biaisés : les débiaiser en diversifiant les équipes de codeurs est une urgence humanitaire !

Le problème est que dans la tech, les femmes manquent cruellement de réseau. Cela les empêche d’avoir un accès direct aux investisseurs, à des cofondateurs potentiels ou aux entrepreneurs qui veulent diversifier leurs équipes. Inversement, cela empêche ces derniers d’identifier des femmes avec lesquelles collaborer. D’où l’idée de 50intech : mettre en relation grâce à une plateforme les femmes de la tech et leurs alliés pour mieux se connaître, échanger et construire ensemble.

Quels services propose concrètement votre plateforme ?

C.R. – Au-delà de la mise en relation, nous proposons un matching entre pairs, qui se fait sur les compétences et les intérêts de chacun : entrepreneurs, investisseurs, développeurs, salariés de grands groupes… L’idée étant de construire une vraie communauté au sein de laquelle chacun puisse partager ses expériences, ses ressources, inspirer et s’inspirer en retour.

Nous proposons d’ores et déjà des sessions de discussion collective, ainsi que des « office hours » où peuvent être pris des rendez-vous individuels. Nous venons également de publier une liste d’entreprises où il fait bon travailler pour une femme, en tenant compte de critères comme le ratio homme/femme, le niveau de leadership féminin, la mise à disposition de labs dédiés, l’ouverture au télétravail ou encore l’offre de congés parentaux, et en mettant particulièrement en avant les entreprises ayant des politiques de promotion très poussées, ou des programmes d’intrapreneuriat favorables au femmes par exemple.

À moyen terme, nous mettrons également à disposition de nos membres un « job board » avec des annonces non-genrées, où la description du poste et du profil recherché ne soit pas orientée.

Nous travaillons également, en partenariat avec le gouvernement qui se montre très proactif sur ces sujets, à une offre de rétention des talents féminins dans les entreprises.

Quelle est l’ampleur de votre communauté à ce jour ?

C.R. – La plateforme est encore très récente, puisque nous l’avons lancée fin novembre depuis Station F à Paris, où nous sommes hébergés – nous faisions d’ailleurs partie de leur sélection « Future 40 » de 2019, qui regroupe les 40 startups à suivre.

Mais nous avançons très vite puisque nous comptons déjà près de 5000 membres et de nouveaux nous rejoignent tous les jours. Notre objectif est d’atteindre les 20 000 membres d’ici la fin 2020, et d’avoir à terme avec nous les 100 000 startups confondées par des femmes ainsi que les 1,4 million de femmes travaillant en Europe dans cette industrie.

Si 50intech est une plateforme internationale, nous nous positionnons en effet dans un premier temps en Europe et en Israël. Le reste de notre développement se fera par opportunité, en sachant que nous avons déjà 10 % de membres aux États-Unis.

À noter aussi que les hommes représentent 10 % de notre communauté, et nous comptons aller plus loin car l’idée de 50intech est vraiment d’être une plateforme inclusive. Nous ne voulons pas faire un réseau de femmes qui ne resteraient qu’entre femmes.

La tech française peut-elle à votre avis tirer son épingle du jeu sur la scène mondiale si elle sait mieux que les autres pays s’ouvrir à la diversité ?

C.R. – Forcément ! À l’échelle de l’Europe, l’UE a calculé que si on avait 50 % de femmes dans la tech, on gagnerait 9 milliards d’euros de PIB en plus. Il a été démontré que la performance d’une entreprise ouverte à la mixité était largement supérieure : selon un rapport de BCG, pour un dollar investi dans une startup cofondée par une femme, on obtient 78 cents de retour sur investissement (contre 31 cents pour des startups uniquement fondées par des hommes). Le gain est aussi net en termes d’innovation : + 19 %. Sans compter que les femmes vont plus volontiers vers des businesses à impact, la biotech et la healthtech par exemple, ou encore les solutions de protection de données, et que ce mouvement représente l’avenir. Il y a donc clairement pour la tech française des points de croissance à aller chercher en incluant davantage de femmes.

Il faut savoir aussi que le lancement du French Tech Visa a renforcé la France comme un vivier de talents, en permettant de faire venir pour 4 ans sur notre territoire des startups du monde entier. Cela peut aussi contribuer à féminiser la tech française car l’Hexagone entretient des relations privilégiées avec des pays où les femmes sont fortement représentées dans le monde de la tech : la Tunisie (avec une tech féminine à 58 % !), l’Algérie (55 %) et le Maroc notamment. La France a là une vraie carte à jouer, à l’heure où les frontières britanniques se referment.

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