12 février 2019 8 minute(s)

Et si le chômage de longue durée n’était plus une fatalité ?

Le 31 janvier, onze « Entreprises à But d’Emploi » ont ouvert leurs portes pour permettre aux Français de juger de la réussite du projet Territoires Zéro chômeur de longue durée, deux ans après le lancement de son expérimentation à travers l’Hexagone. Retour sur une aventure qui pourrait révolutionner la vision et la réduction du chômage en France avec Véronique Soulé, rédactrice en chef du journal d’ATD Quart Monde et auteur de "Un emploi, c’est mon droit".

Comment est née l’idée des Territoires Zéro chômeur de longue durée ?

Véronique Soulé : Une première expérimentation avait été tentée dans le Maine-et-Loire en 1995 par Patrick Valentin, un entrepreneur social, mais elle n’avait pas débouché. L’idée a ensuite été reprise et a mûri au début des années 2010 au sein du réseau Économie d’ATD Quart Monde. L’ONG a pour but d’éradiquer la pauvreté non pas en distribuant des vêtements ou de l’aide alimentaire, mais par l’émancipation des personnes et leur participation à la vie citoyenne et économique. Elle anime pour ce faire différents réseaux de réflexion sur l’école, le logement, la participation… et donc aussi l’économie.

Dans ce cadre, des débats ont eu lieu autour du chômage de longue durée. Trois grandes convictions en sont ressorties : que personne n’est inemployable ; que des emplois utiles, il y en a au niveau local mais qu’ils ne sont pas toujours solvables ; que de l’argent, il y en a aussi mais qu’il pourrait être mieux utilisé. ATD Quart Monde a donc mené tout un travail d’évaluation des coûts induits du chômage de longue durée et une réflexion sur la façon dont on pourrait mobiliser ces dépenses passives pour créer des emplois pour des personnes qui en sont privées depuis trop longtemps, avec ce que cela entraîne – perte de confiance, sentiment de dignité écorné…

De ce travail est né le projet Territoires Zéro chômeur de longue durée. L’idée est de créer, à l’échelle de petits territoires, des Entreprises à But d’Emploi (EBE) pour embaucher, sur la base du volontariat, des personnes privées d’emploi afin de réaliser des travaux utiles localement mais non réalisés car jugés peu rentables pour le marché classique. Pour l’essentiel, ces entreprises particulières sont financées par la réaffectation des coûts et des manques à gagner liés au chômage de longue durée. Les départements concernés apportent un complément.

 

Beaucoup qualifiaient d’utopie ce projet radicalement novateur. Qu’est-ce qui a permis d’en faire une réalité ?

V. S. :  On comprend bien pourquoi ça paraissait utopique ! On parle quand même d’éradiquer d’un territoire le chômage le plus persistant, le plus dur à combattre en France… Mais ATD Quart Monde a su réunir des gens qui y croyaient : plusieurs associations, et toute une série de parlementaires qui se sont dit qu’on n’avait pas encore tout essayé contre le fléau du chômage de longue durée en France, que l’enjeu valait la peine d’expérimenter, d’autant que ça ne coûterait pas plus cher à l’État. C’est cette mobilisation qui a permis de faire passer la loi d’expérimentation et autorisé 10 territoires français à se lancer début 2017.

 

Est-ce une première mondiale ?

V. S. : Disons que je n’ai pas entendu citer d’exemples similaires ailleurs dans le monde.

 

screen_shot_2019-02-12_at_8.10.53_pm.png, par AdminLetsGo

En quoi l’expérimentation en cours est-elle d’ores et déjà un succès ?

V. S. : Les 10 territoires expérimentateurs ont 5 ans pour tenir leurs objectifs, mais on commence déjà à faire des évaluations car une centaine d’autres territoires se sont porté candidats. Si l’on peut dire que c’est une réussite, c’est d’abord parce que les Entreprises à But d’Emploi (EBE) ont bien été créées dans chaque territoire. Il y en a même 11 puisque dans le territoire de Colombey-les-Belles (Meurthe-et-Moselle), 2 EBE se sont ouvertes. Ces entreprises fonctionnent et ont embauché à ce jour plus de 600 salariés au SMIC dans des domaines aussi divers que le maraîchage, la conciergerie, la recyclerie ou le garage solidaire. À Pipriac et Saint Ganton (Ille-et-Vilaine) ainsi qu’à Mauléon (Deux-Sèvres), qui se sont lancés les premiers, on est même proche d’avoir embauché toutes les personnes au chômage de longue durée répertoriées sur le territoire.

Évidemment, tout le monde n’est pas aussi avancé. Mais les résultats sont assez positifs pour susciter l’intérêt d’autres territoires et envisager une nouvelle loi d’expérimentation d’ici la fin 2019.

 

Vous êtes allée à la rencontre des bénéficiaires sur le terrain. Que retenez-vous de vos échanges ?

V. S. : Nous n’aimons pas trop le terme de « bénéficiaires », parce que ce sont des volontaires qui participent à l’expérimentation : on s’adresse à des personnes qui sont en demande d’emploi, qui aimeraient bien travailler plutôt que toucher un RSA ou aller chercher leur paquet d’aide alimentaire, qu’elles vivent souvent comme quelque chose de profondément humiliant.

C’est dire leur bonheur de trouver ou retrouver enfin, après des années de galère, un salaire et un CDI, c’est-à-dire de la stabilité, la possibilité d’aller voir sa banque pour envisager un peu l’avenir avec ses enfants… Imaginez aussi des personnes qui avaient l’impression de n’avoir plus aucune utilité, et qui un jour reçoivent un courrier leur demandant : voulez-vous rejoindre ce projet ? Puis, au comité local qui mobilise tout le territoire autour du projet : que savez-vous faire ? Mais aussi : que voulez-vous faire, et ne pas faire ? Et puis encore : que voyez-vous comme travaux utiles qui ne sont pas couverts au niveau de votre territoire et que vous auriez envie de faire ? Tout d’un coup, ça redonne confiance.

Il faut savoir que l’EBE n’est pas une entreprise classique, mais une entreprise davantage au service de l’humain. Les salariés sont autonomes : ils choisissent leur temps et leurs horaires de travail, ainsi que leurs projets. Le management est participatif et les relations horizontales : il n’y a pas de direction mais plutôt des coordinateurs qui sont là pour animer la recherche de création d’emplois sur le terrain. Dans chaque pôle, l’équipe se réunit une fois par semaine pour que chacun présente le projet qu’il veut mettre en place.

Bien sûr, tout n’est pas simple. Il est arrivé qu’on doive licencier des personnes alors que c’est contraire à l’esprit de la démarche. Le management participatif à l’intérieur de l’entreprise n’est pas non plus toujours évident. Mais les entreprises tournent.

 

Quels sont les autres défis à relever pour assurer la pérennité de la démarche ?

V. S. : La mécanique du projet est une mécanique de précision, qui demande de toucher toutes les personnes privées d’emploi d’un territoire et d’inventer des emplois qui correspondent tout à la fois à des compétences, à des besoins et à des envies. Pour que le projet fonctionne, un des gros enjeux est donc d’arriver à mobiliser tous les acteurs des territoires. Les institutions comme Pôle Emploi qui vont contacter et informer les chômeurs ; les acteurs associatifs qui vont permettre de trouver les personnes hors radars ; les acteurs économiques qui vont exposer leurs besoins car il s’agit de créer des emplois non pas concurrentiels, qui vont en détruire d’autres, mais supplémentaires, pour lesquels les entrepreneurs et artisans locaux ne peuvent pas se permettre d’embaucher ; les élus locaux aussi qui veulent ainsi redynamiser leurs territoires. Il faut surtout entretenir sur la durée cette mobilisation. D’où l’importance d’agir à l’échelle de petits territoires de 5 à 10 000 habitants. Cela ne pourrait pas fonctionner à l’échelle d’une grande ville.

L’autre enjeu est de veiller à ce que l’État poursuive sur la durée le transfert des dépenses passives dans les EBE, sans chercher à en diminuer le montant pour faire des économies.

 

Ce dispositif vertueux pourrait-il devenir un modèle pour repenser l’emploi en France ?

V. S. : Ça, ce serait le rêve d’ATD Quart Monde ! Le projet Territoires Zéro chômeur de longue durée n’est sans doute pas réplicable dans de grandes entreprises, mais avec sa logique de mise en commun de tous les acteurs, son ambition de faire passer l’humain au premier plan, où c’est le marché du travail qui s’adapte aux personnes et non les personnes qui coûte que coûte doivent s’adapter au marché, il pourrait inspirer certains acteurs économiques. C’est tout l’esprit du projet pilote d’ATD, « Travailler et apprendre ensemble », qui fait collaborer des salariés en grande difficulté et des salariés classiques. On peut espérer que cet esprit se diffuse ailleurs.

 

L'ouvrage de Véronique Soulé "Un emploi, c'est mon droit", est disponible sur le site www.editionsquartmonde.org ou se commande en librairie. 


Résumé de l’entretien

Expérimenté sur 10 territoires français depuis janvier 2017, le projet Territoires Zéro chômeur de longue durée, initié par ATD Quart Monde, a permis de créer 11 Entreprises à But d’Emploi (EBE) et d’embaucher en CDI et au SMIC, sur la base du volontariat, plus de 600 personnes privées d’emploi afin de réaliser des travaux utiles localement mais non réalisés car jugés peu rentables pour le marché classique. Pour l’essentiel, ces entreprises particulières sont financées par la réaffectation des coûts et des manques à gagner liés au chômage de longue durée. Une démarche révolutionnaire qui intéresse déjà de nombreux territoires et pourrait inspirer, à terme, nombre d’acteurs économiques.


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