27 mai 2020 8 minute(s)

« La crise du covid-19 amorce un changement de regard sur le vieillissement en France » Nicolas Menet

On a longtemps associé vieillissement et santé, à tort ! Un regard sociétal sur le vieillissement qui a été bouleversé avec la création en 2013 par le gouvernement français de la filière Silver Économie et de son cluster Silver Valley unique en Europe, installé dans le Val de Marne. Aujourd’hui 92% des Français de plus de 60 ans sont autonomes et vieillissent en bonne santé. Mais si la crise sanitaire évoquait tout particulièrement la vulnérabilité de la population âgée, elle est aussi riche d’enseignements. La crise du Covid-19 et le confinement ont démontré le rôle essentiel de l’innovation française à destination de seniors de plus en plus digitalisés et connectés. Entretien avec Nicolas Menet, Directeur Général du cluster Silver Valley et auteur de Construire la société de la longévité.
Nicolas Menet, Directeur Général Silver Valley

Qu’est-ce que la filière de la Silver Économie et en quoi est-ce une spécificité française ?

Tout d’abord il faut savoir que la filière de la Silver Économie est née en France en 2013. Tandis que les anglo-saxons parlaient de aeging economy et les Canadiens de l’économie du vieillissement, les Français ont donné naissance au terme de Silver Economie. Organisée en filière, la Silver Économie est transversale à tous les secteurs.

Elle regroupe à la fois le vieillissement, la transition démographique et la question de la longévité avec pour objectif de répertorier, d’accompagner et de développer toutes les innovations qui peuvent améliorer le vieillissement, favoriser les politiques de prévention dans le milieu médico-social et sanitaire (hôpitaux, Ehpad, résidences seniors et autonomie …) mais aussi concernant les champs de la prévention et de l’autonomie. La Silver Économie a pour vocation de répondre aux besoins spécifiques de la population vieillissante qui représente aujourd’hui 30% de Français de plus de 60 ans, soit près de 20 millions de personnes sur le territoire.

A la suite de la canicule meurtrière de 2003, a été créé la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie, suivi de la loi d’adaptation de la société au vieillissement (dite loi ASV), qui a inscrit pour la première fois le fait que c’est la société qui doit s’adapter au vieillissement et non l’inverse. La naissance de la Silver Économie a consolidé la prise de conscience collective sur le vieillissement et a démontré que les personnes âgées représentaient une richesse pour notre société et nos territoires. C’est ce contexte favorable qui a d’abord fait toute la spécificité de la Silver Economie en France.

Nous avons donc en France un faisceau de convergences qui a rendu possible la création de politiques vieillesses avant-gardistes dans un environnement économique favorable pour imaginer une filière spécifique avec un bel avenir devant elle.

 

Qu’est-ce qui fait du cluster Silver Valley un lieu unique en son genre ?

La Silver Valley est née de la création de la filière en 2013. A l’époque Michèle Delaunay, Ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de la Dépendance et Arnaud Montebourg, Ministre de l’Economie, ont réuni 800 acteurs présents sur le secteur pour lancer cette nouvelle filière. Au même moment, la Silver Valley avait pour mission d’accélérer toutes les innovations industrielles autour de la Silver Economie. La Silver Valley héritait donc du rôle de cluster d’innovation et de développement économique autour du vieillissement, financé notamment par l’Etat, la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse (CNAV) et d’autres financeurs privés.

Aujourd’hui, la Silver Valley est le plus gros cluster européen avec un réseau de 300 entreprises adhérentes, 4 000 personnes affiliées et une communauté de 9 000 personnes âgées entre 60 et 95 ans qui participent aux études et innovations.

En France, on a deux types d’acteurs : d’un côté les gérontopôles, généralistes et centrés sur le monde académique et scientifique ; de l’autre, les Living Lab, des clubs d’utilisateurs avec des approches cliniques. La Silver Valley complète cette offre en s’adaptant aux nouvelles méthodes d’innovation et en s’adressant aux PME, aux Grands Groupes et aux start-ups avec le soutien d’un écosystème européen.

 

 » C’est ici l’un des premiers enseignements de la crise qui démontre la grande capacité d’innovation des entreprises françaises pour s’adapter et construire des solutions ensemble face à l’épidémie. »

 

Qu’est-ce que propose la Silver Valley pour développer l’innovation de la Silver Economie française ?

Silver Valley a développé trois piliers. D’abord l’Open Lab avec la communauté de 9 000 personnes âgées qui permet de connaître leurs attentes, leurs problèmes et leurs besoins. Les seniors sont au cœur de l’innovation et participent aux séances de design thinking pour imaginer et tester les solutions de demain. Aujourd’hui Engie, EDF, la Sncf, AG2R La Mondiale, les collectivités et certaines administrations viennent nous rencontrer pour obtenir notre vision prospective et de terrain mais aussi notre connaissance des sujets liés au vieillissement.

Tout notre challenge à la Silver Valley est de répondre au défi du temps nécessaire à l’innovation pour travailler aux côtés des start-up et des intrapreneurs qui ont besoin de résultats rapides. Nous apportons des recommandations concrètes à partir d’échantillons très qualifiés.

On compte aujourd’hui 4 000 entrepreneurs et intrapreneurs en France affiliées à la Silver Valley que l’on appelle les innovateurs. Ils représentent notre deuxième pilier. Nous accompagnons ces porteurs de projets en devenant leur laboratoire R&D, en externalisant de la recherche pour tester les offres. Une centaine d’accompagnements à l’innovation sont réalisés chaque année.

Notre dernier pilier repose quant à lui sur le dérisquage et la scale-up. Notre scale-up Lab est un accompagnement scientifique des projets en partenariat avec l’école CentraleSupélec ingénierie et innovation, qui nous aide à développer des méthodologies pour juger si un projet est apte, ou non à devenir une Scale-Up.

 

La crise sanitaire et la vulnérabilité des personnes âgées met en lumière le rôle essentiel que doit jouer la Silver Economie pour trouver des solutions face au vieillissement de la population et la dépendance. Quels sont les grands enjeux de la filière post crise du Covid-19 ?

Une chose est sûre, les seniors d’avant Covid-19 ne seront plus les seniors d’après Covid-19. Les chiffres sont d’ores et déjà éloquents avec une augmentation de près de 60% de l’usage des réseaux sociaux pendant la période du confinement. Des applications telle que WhatsApp a enregistré une augmentation de plus de 40% de sa communauté. Et ce sont majoritairement les seniors qui se sont adaptés à ces nouvelles pratiques.

L’enjeu prioritaire de la filière post-crise est de renforcer sa capacité à toucher les seniors avec le numérique, une technologie au service du mieux vieillir et qui permet de conserver le lien. Aujourd’hui les personnes de 75 ans sont nées avec l’informatique et sont plus enclins à s’emparer de ces outils digitaux. Nous avons les moyens de généraliser la formation des seniors à la télémédecine, aux objets connectés pour améliorer leur suivi, l’observance des médicaments ou encore éviter la iatrogénie médicamenteuse (les effets indésirables provoqués par la prise d’un ou plusieurs médicaments). La détection de chutes à domicile et l’adaptation des logements sont également des critères extrêmement importants dans le cadre de l’autonomie et la prévention de la dépendance. La crise du Covid-19 renforce cette nécessité pour la filière de ne pas rater le virage de la digitalisation généralisée des seniors.

La crise sanitaire a également mis en avant la nécessité de créer des innovations avec et pour les personnes âgées, avec une inclusion beaucoup plus forte de l’usager. Ma conviction est qu’il faut travailler main dans la main avec les institutions scientifiques pour plus de cohérence, ce qui permettra de connaître davantage les populations et les marchés pour imaginer des solutions scientifiquement validées et prouvées pour le vieillissement. Cette boucle vertueuse – ou la profitabilité intégrale – est un l’un des enjeux clés pour se saisir de ces nouvelles approches avec pour seul objectif : créer une société de la longévité favorable à tous.

« L’enjeu prioritaire de la filière post-crise est de renforcer sa capacité à toucher les seniors avec le numérique, une technologie au service du mieux vieillir et qui permet de conserver le lien »

 

Quels enseignements tirer de la crise du Covid-19 pour donner toute sa place à la Silver Economie ?

Face à la crise du Covid-19, la Silver Valley s’est mobilisée pour rassembler et sélectionner en quelques jours plus de 65 solutions innovantes, gratuites et digitales sur tous les sujets liés au vieillissement – le sport, la nutrition, le lien, l’aide à domicile, l’information, le divertissement – pour aider et accompagner les personnes âgées durant la crise. C’est ici l’un des premiers enseignements de la crise qui démontre la grande capacité d’innovation des entreprises françaises pour s’adapter et construire des solutions ensemble face à l’épidémie.

Aussi pendant la crise, Jérôme Guedj ancien Président du conseil général de l’Essonne a rendu un rapport sur l’isolement des seniors et les solutions existantes pour y remédier. A l’aune de ce rapport et de cette crise, cela nous permet de nous rendre compte que le besoin majeur pour une personne âgée est de rester impliquée dans la société et d’être en lien avec les autres. La crise permet de déconstruire ces stéréotypes encore lourds qui disent qu’un senior est une personne « dans le besoin ». On se rend compte finalement que c’est le besoin de relations sociales, de lien et de participation qui animent cette frange de la population. Là où avant la crise on associait les personnes âgées à la maladie, ce qui ressort aujourd’hui c’est qu’être « vieux » c’est continuer de participer à la société.

On amorce un changement sociétal sur le vieillissement. Il ne faut plus associer le vieillissement à la santé et par ricochet à la maladie. Ce regard différent permet aux personnes âgées elles-mêmes d’avoir un regard bienveillant à leur égard et donc d’être plus à même d’appliquer les politiques de prévention, de se soigner etc. …  Cette crise, malgré son impact réel et violent sur la société, produit aussi des externalités positives sur le plan médico-économique.

 

Selon vous, quelle doit être la place de la technologie et de la santé connectée dans la vie des seniors ?

Personne ne peut dire qu’elle doit être la place de la technologie dans la vie des seniors, excepté les seniors eux-mêmes. La question est de savoir ce qu’ils sont prêts à accepter ou non en termes de technologies.

Ils sont déjà pour la majorité, favorables à la technologie, à condition que celle-ci ne remplace pas la relation humaine tout en restant conscients du coût financier de l’intervention humaine. Si certaines choses ne pourront jamais être remplacées, la télémédecine doit être une priorité.

Parmi les sujets clés sur le vieillissement et la fragilité, c’est le risque de chute et le risque de iatrogénie médicamenteuse qui sont les plus importants à traiter. La technologie peut éviter ces deux dangers majeurs via l’aménagement de l’habitat, des objets connectés ou encore des piluliers connectés avec le pharmacien. Ce ne sont pas des gadgets mais bel et bien des technologies très efficaces pour résoudre ces sujets coûteux qui mettent en danger la vie des seniors. Une chose est certaine, la technologie a toute sa place pour améliorer le mieux vieillir et la qualité de vie des seniors.

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