7 octobre 2020 4 minute(s)

La nouvelle génération d’innovation rebat les cartes de l’industrialisation

Réindustrialisation. Le mot est sur toutes les lèvres. S’agit-il de retrouver l’industrie française des Trente glorieuses ? Assurément pas. Laquelle alors ? Vincent Despatin, co-fondateur de Kickmaker, agence d’industrialisation de produits high-tech, prédit une industrie française de pointe, de proximité et de personnalisation, au service de la nouvelle génération d’innovation : les produits électriques de grande consommation, l’IA et la robotique.

Doit-on parler de relocalisation ou de réindustrialisation ?

Cette question de la fabrication locale dans le monde de la tech n’est pas un effet de mode. Elle a une antériorité. La fermeture des lignes d’assemblage, commencée il y a 50 ans est lourde de conséquences aujourd’hui. J’en ai fait l’expérience lorsqu’au début des années 2000, chez Aldebaran (devenu Softbank Robotics), je devais industrialiser le robot Pepper. Impossible de le faire en France : pas suffisamment de ligne d’assemblage, pas suffisamment de financement adapté. Nous nous sommes rendus chez Foxconn, dans le nord de la Chine. Là, nous avons pu trouver à la fois le financement et l’appareil industriel.
Cet exemple illustre les conséquences dont je parlais à l’instant. On n’a pas seulement délocalisé : on a appauvri “capitalistiquement” le monde industriel français. Pour relocaliser, il faudra réindustrialiser les compétences, les instruments financiers, reconstituer l’écosystème plus largement. C’est pourquoi, de mon point de vue, la relocalisation ne pourra arriver qu’après la réindustrialisation. On se dirige vers la localisation des activités de production dans les consumer electronics, l’IA et la robotique. La nouvelle industrie française saura répondre aux attentes en termes de biens et services, avec proximité et personnalisation, dirigée par un principe-clé de souveraineté nationale.

De quoi-a-t-on besoin pour permettre à nos usines françaises de faire un bond technologique et réaliser cette réindustrialisation ?

On est à l’orée de la prochaine révolution industrielle. Aujourd’hui dans les plus belles usines de France, comme celles de L’Oréal, sont déployées des machines automatiques. Dans un futur proche, elles seront intelligentes et augmenteront leur capacité de collaboration avec l’homme. A ce jour, une usine répond aux ordres donnés par les ouvriers. Demain, au-delà d’être automatisée et autonome, elle proposera des scénarii pour mieux organiser la production. Tout cela grâce à l’intelligence embarquée. L’usine est le lieu par excellence où seront testées les premières machines intelligentes.

"La nouvelle industrie française saura répondre aux attentes en termes de biens et services, avec proximité et personnalisation, dirigée par un principe-clé de souveraineté nationale." Vincent Despatin, co-fondateur de Kickmaker

L’intelligence artificielle progresse, les technologies de son intégration également. Ce qui fera le chemin critique, c’est l’organisation du travail en France : la réorganisation des compétences, le développement de nouvelles, la transition sociale et sociétale vers de nouveaux métiers etc. La recherche sur le marché de l’emploi d’opérateurs hautement qualifiés, capables de travailler en partenariat avec ces machines, va vite devenir une réalité.
Nous ne sommes pas dans la fiction : la deep technologie va mûrir, son coût intrinsèque ne sera plus démentiel, les cobots – les robots collaboratifs – vont devenir la norme. Ce ne sera pas problématique. Ce qui le sera, c’est la ressource humaine : aurons-nous en France suffisamment de gens formés à programmer et à piloter la mise en oeuvre d’une ligne de production automatisée ?

Serait-il pertinent de confier aux régions la planification industrielle ?

Pour aller vers l’éco-conception et une production compétitive, il faut plus de petites unités régionales qui soient agiles en termes de carnet de commande, de production et développement de service. On ne pourra satisfaire la demande du consommateur à acheter local sans engager une décentralisation. Je crois à une industrie distribuée, à travers les PME-ETI. Qu’elles soient fournisseurs ou artisans, force est de constater que nous n’en n’avons pas suffisamment en France. Celles qui existent se montrent résilientes mais subissent les forces supérieures d’un marché mondial sur lequel elles n’ont pas de prise. C’est là que planifier devient utile.
Je me prononce en faveur d’une planification industrielle, orchestrée à une échelle mondiale, sans entraver la liberté de circulation des marchandises, qui s’appuie sur le maillon local afin d’identifier les clusters, les assets matériels et immatériels d’un territoire. Cette vision élargie fera changer d’échelle nos ETI-PME, en leur offrant de la perspective à long terme. Elles quitteront leur dimension artisanale, pour une dimension industrielle.

Dans l’élan de reconstruction, quelle part souhaite prendre Kickmaker ?

Demain la France aura les moyens de localiser la fabrication de téléphones portables en France, au plus près des consommateurs français et européens, à condition de faire un saut technologique. Ce que nous voulons faire chez Kickmaker, c’est justement accompagner ce bond vers l’avant.
Notre premier pilier est le redéveloppement de la compétence industrielle auprès des ingénieurs et des opérateurs. Le deuxième consiste à travailler sur le développement de produits électroniques avec intelligence embarquée avec justement tous les acteurs de la nouvelle génération d’innovation française, start-up, mais pas seulement. Nous avons la certitude que tous les objets électriques actuels seront intelligents demain. Le marché qui s’annonce sera extrêmement porteur. Le troisième et dernier pilier concerne la transformation de l’outil et de l’écosystème industriel pour rendre agiles les lignes de production. Chez Kickmaker, nous concevons de nouveaux objets high-tech destinés aux usines. Enfin, nous prenons la mesure de l’enjeu écologique concernant l’industrie. Nous formons nos ingénieurs et nos clients à l’éco-conception de produits high-tech, nécessitant moins de matières et des matières plus respectueuses de l’environnement, des économies de composants et de matériaux, une durée de vie produit allongée…
Nous souhaitons aller plus loin en changeant l’état d’esprit des acteurs de cette réindustrialisation. Cela commence avec nos collaborateurs et nos clients en créant un environnement de travail qui encourage le partage. On veut être fédérateur d’une communauté d’ambassadeurs de ce mouvement. Personnellement, je crois en cette diaspora de prescripteurs en puissance. C’est en ayant eu des salariés, des fournisseurs, des clients, tous impliqués dans cette révolution en marche que l’on insufflera un changement et un nouvel optimisme.

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