24 juillet 2019 5 minute(s)

Au bout du Tour de France, l’assurance de l’emploi

Alors que le Tour de France cycliste bat son plein, Jean-Claude Bellanger, secrétaire général des Compagnons du Devoir, nous emmène sur la route d’un autre Tour, moins connu mais tout aussi ancré dans l’histoire et la culture française. Top départ.
portait_jc_bellangerc_fpottier-9832.jpg, par AdminLetsGo

 

En quoi consiste le compagnonnage, et en quoi est-il typiquement français ?

Jean-Claude Bellanger – C’est un modèle de formation qui existe depuis huit siècles, et qui réunit trois ingrédients : des jeunes qui sont prêts à voyager pour apprendre un métier, des entreprises pour les former à chacune de leurs étapes, et des lieux d’hébergements pour favoriser le vivre-ensemble et la transmission entre compagnons et apprentis. Ce fondement du compagnonnage a d’ailleurs été reconnu par l’Unesco, qui l’a inscrit au patrimoine culturel immatériel en tant que « réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier ».

Le compagnonnage est une spécificité française : nulle part ailleurs dans le monde, on ne propose ce mélange d’ingrédients. Il y a bien en Allemagne une forme de compagnonnage basée sur le voyage à pied, mais elle ressort plus du folklore que de l’apprentissage en profondeur d’un métier. C’est pourquoi aujourd’hui, les Compagnons du Devoir sont implantés dans différents pays, où nous exportons notre modèle sans chercher à le dupliquer exactement. Nous accompagnons plutôt les pays qui le souhaitent à se créer la forme de compagnonnage qui leur correspond le mieux.

 

Qu’est-ce qui distingue l’Association ouvrière des compagnons du devoir et du Tour de France (AOCDTF), créée il y a 70 ans, des autres structures compagnonniques ?

J.-C. B. – Nous sommes la seule structure à englober tous les corps de métiers, quand la Fédération compagnonnique forme principalement aux métiers du bâtiment, et l’Union compagnonnique aux [[nid:3187]] métiers de bouche. Ce qui nous permet de proposer un parcours vraiment structuré, où le jeune se construit en tant qu’individu à travers non seulement l’apprentissage d’un métier, mais aussi le voyage et le vivre-ensemble dans une maison de Compagnons pluridisciplinaire. Cette vie communautaire favorise  des échanges interprofessionnels d’autant plus fructueux que le monde actuel n’autorise plus à s’enfermer dans l’exercice de son métier, aussi compétent soit-on, comme ce pouvait être le cas autrefois. Au regard de la transition énergétique notamment, la transversalité entre les métiers est essentielle : elle demande de bien comprendre ce qui se fait autour de soi pour pouvoir intervenir de manière pertinente sur les chantiers. De ce point de vue, les jeunes formés par les Compagnons du Devoir partent avec une longueur d’avance : ils ont une ouverture d’esprit certainement plus large.

 

On dit souvent que la France boude les professions manuelles. Estimez-vous que les valeurs que vous défendez sont en déshérence aujourd’hui auprès de la jeunesse française, ou de plus en plus désirables ?

J.-C. B. – On ne peut pas dire que nous sommes satisfaits de la façon dont en France, on intègre aujourd’hui les métiers dans le paysage de la formation. Quand on oriente un jeune vers un métier dit « manuel », en général c’est parce qu’il est en difficulté à l’école : il choisit ce métier par défaut, et n’est souvent pas épaulé par ses parents dans ce choix. C’est une approche très française : en Suisse, où j’étais dernièrement, les métiers sont désirables comme n’importe quelle autre profession ; en Australie, le métier de plombier est autant considéré que celui de médecin… En France, les métiers pâtissent en fait d’un problème de visibilité : on a cloisonné géographiquement toutes les entreprises dans des zones artisanales et industrielles, du coup il est difficile, notamment pour un jeune, de les voir au travail et de se rendre compte de leur réalité.

De ce point de vue, j’espère que le chantier de reconstruction de Notre-Dame de Paris va nous permettre de mieux faire connaître les différents métiers au grand public : en étant présentés différemment, peut-être demain ces métiers seront-ils enfin considérés à leur juste valeur.

Quand nous aurons gagné ce pari – quand les familles françaises réaliseront qu’un maçon achevant son Tour de France gagne parfaitement bien sa vie, qu’un ingénieur qui sort d’école et rentre dans un bureau technique n’est pas mieux payé qu’un chef de chantier, quand elles verront qu’un jeune rentré chez les Compagnons du Devoir est pratiquement garanti de trouver un emploi à l’issue de sa formation, et qu’elles cesseront d’être défaitistes quand on propose à leur enfant une telle orientation –, je pense que nos entreprises auront beaucoup moins de difficultés à recruter.

[[nid:3186]] Il faut quand même garder en tête que dans les 5 ans à venir, la France fera face à une énorme quantité de départs à la retraite ; or à l’heure qu’il est, on n’a pas suffisamment de jeunes en formation pour pouvoir compenser ces départs. L’enjeu est majeur car cette lacune pourrait mettre de nombreuses entreprises en difficulté. Déjà aujourd’hui, toutes les entreprises de nos filières cherchent à recruter. Combien de particuliers vous disent : j’ai reçu un devis mais l’entreprise ne peut pas intervenir avant six mois parce qu’elle n’a personne à m’envoyer ? Et ce phénomène ne va pas s’arrêter là… Si demain on formait deux fois plus de Compagnons, on n’aurait aucun problème à leur trouver un emploi.

 

Vous avez fait une priorité de l’alliance entre tradition et innovation. Comment vous y prenez-vous pour être sans cesse tournés vers le futur sans perdre le lien avec le passé ?

J.-C. B. – Notre association a toujours été dans cet équilibre : on ne peut pas innover sans tradition, et on ne peut pas respecter la tradition sans innovation. Si le compagnonnage existe toujours, huit siècles après son apparition, c’est parce qu’il a toujours su être innovant pour être de son siècle.

[[nid:3188]] Chez les Compagnons du Devoir, nous avons ainsi innové dans nos méthodes pédagogiques pour ancrer le compagnonnage dans le 21e siècle : nous avons notamment mis en place un dispositif appelé APPIE (Apprentissage par immersion en entreprise), qui nous permet d’intéresser des jeunes un peu plus âgés – sortant soit d’un bac général, soit d’une 1ère ou 2e année d’université – et désireux d’apprendre autrement que sur un banc d’école.

Nous animons aussi des instituts de métiers pour réfléchir aux évolutions sociales, techniques et réglementaires de chaque profession. L’objectif est d’être capable de former, sur une période de six ans où l’environnement des métiers évolue si vite, à la fois sur des savoir-faire anciens, pour donner aux jeunes des bases solides, et sur les techniques les plus récentes pour leur permettre de tenir leur emploi dans l’entreprise. C’est grâce à cette double approche qu’un Compagnon, au bout de son Tour de France, s’impose comme un bon professionnel : non qu’il soit meilleur que les autres au départ, mais parce qu’il a les compétences nécessaires pour exercer son métier en situation.


Les Compagnons du Devoir en chiffres

  • 10 000 jeunes en formation accueillis chaque année
  • 30 métiers sur 6 filières : bouche, industrie et métallurgie, bâtiment, matériaux souples, aménagement et finitions, métiers du vivant
  • 3 500 itinérants dont 415 en étapes internationales dans 66 pays et territoires des 5 continents
  • 6 500 salariés d’entreprise formés chaque année
  • 183 sites d’accueil en France et à l’étranger, dont 56 maisons de Compagnons
  • 1 réseau de plus de 28 000 entreprises partenaires
  • 90 % des jeunes ont un emploi à l’issue de leur formation

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