6 mai 2019 8 minute(s)

Entreprise du Patrimoine Vivant : la tradition française de demain

Le point commun entre Chanel, Vilac, Fauchon, Baccarat et Les Sables Noirs – la fonderie qui fabrique les Trophées #LetsgoFrance ? Toutes ces entreprises sont estampillées Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), un label d’État créé en 2005 pour distinguer les ambassadrices de savoir-faire artisanaux et industriels d’excellence qui, entre tradition et innovation, font de la France une des premières puissances manufacturières au monde. Explications avec Alexis Govciyan, directeur de l’Institut Supérieur des Métiers, qui gère le label.
a_g_milan_2015_2.jpg, par AdminLetsGo

En quoi le label EPV est-il unique en son genre ?

Alexis Govciyan Déjà, c’est le seul en France qui soit attribué à une entreprise dans sa globalité : pour les savoir-faire détenus par tous les hommes et les femmes qui y travaillent, pour son patrimoine économique, ses machines, ses outils, ses brevets, pour son histoire, sa capacité d’innovation. Les autres labels existants ne concernent en général que des produits, des terroirs ou des régions.

EPV est aussi unique au monde au sens où cette marque de reconnaissance vient de l’État : à travers ce label, c’est toute la France qui honore et reconnaît une entreprise pour ses savoir-faire d’exception.

 

Dans quelle mesure est-ce un gage d’attractivité et de visibilité pour les entreprises reconnues, et par extension pour leur territoire d’ancrage ?

A. G. L’entreprise doit remplir plusieurs critères pour être labellisée EPV : détenir un patrimoine économique spécifique issu de l’expérience manufacturière ; mettre en œuvre un savoir-faire rare, renommé ou ancestral, reposant sur la maîtrise de techniques traditionnelles ou de haute technicité ; être attachée à un territoire. Si ces critères sont combinés et qu’elle est reconnue par le label, l’attractivité de l’entreprise s’organise de facto puisqu’elle peut se prévaloir à la fois de la qualité de sa production, de la pérennité de son activité et de son ancrage dans un territoire français, dont elle contribue au dynamisme.

Pour l’instant, c’est surtout vrai à l’étranger, notamment en Asie, aux États-Unis, au Moyen-Orient et en Russie où les EPV françaises sont recherchées comme de véritables pépites.

En France, cette attractivité fonctionne essentiellement au niveau des prescripteurs : architectes, professionnels du secteur du patrimoine bâti, de la décoration ou encore des relations publiques… Les EPV restent moins connues du grand public, qui paraît plus sensible à l’origine d’un produit qu’à la production d’ensemble d’une entreprise, mais le label commence à faire son chemin après 13 années d’existence.

 

Au regard du nombre d’entreprises labellisées, diriez-vous que la France a une concentration particulière de savoir-faire manufacturiers d’excellence par rapport à d’autres pays ?

A. G. Il est un peu tôt pour le dire car le label n’est pas très ancien : aujourd’hui, nous ne comptons que 1 400 entreprises labellisées, ce qui n’est certainement pas assez au regard du potentiel que recèlent les régions de France.

Mais on peut déjà tirer un certain nombre d’enseignements en considérant cet « échantillon de « laboratoire » de ce qu’est la manufacture française actuelle, avec ses caractéristiques et les problématiques auxquelles elle peut et doit faire face.

D’abord, les savoir-faire d’exception concernent tout type d’entreprise, qu’elle ait 1 ou 4 000 salariés, et tous les secteurs d’activité : les métiers d’art, les métiers de la gastronomie, mais aussi ceux de l’industrie, les nouvelles technologies… Ensuite, on constate que toutes ces entreprises peuvent être confrontées à des difficultés en termes de développement économique, d’emploi, de transmission des savoir-faire, de formation, de positionnement international, et il est donc essentiel, précisément, de mieux les accompagner.

En fait, EPV est plus qu’un label qui reconnaît les savoir-faire d’exception, c’est plus qu’un label qui accompagne le développement de nos pépites, c’est aussi un dispositif qui participe de l’organisation du cadre socio-économique français.

 

Comme définiriez-vous l’esprit français d’EPV ?

A. G. Déjà, c’est l’État français qui l’attribue, avec une visée avant tout économique et sociale : reconnaître, distinguer des entreprises françaises, qui fabriquent en France, dans le but de maintenir, développer et transmettre leurs savoir-faire d’excellence dans un cadre français.

Et puis toutes les entreprises labellisées EPV sont l’incarnation de l’esprit français : de son histoire, de son présent et de son avenir. Plus d’un quart d’entre elles sont centenaires : la plus ancienne, la Monnaie de Paris, date du IXe siècle ; beaucoup sont nées entre le XIIe et XVIIIe siècle, à l’image de Prat Dumas, qui fabrique du papier filtre en Dordogne depuis le XIVe siècle, de La Rochère, une verrerie née au XVe siècle, ou encore de Dalloyau qui développe son savoir-faire gastronomique depuis 1682. Autrement dit, ce sont des entreprises qui ont traversé des guerres, des crises économiques et politiques, et qui sont toujours là parce qu’elles ont su mettre en exergue dans leur travail deux aspects indissociables : la tradition et l’innovation. Chez elles, l’innovation est déjà la tradition de demain, de même que la tradition d’aujourd’hui puise son essence dans l’innovation d’hier : c’est cette approche multiséculaire qui constitue ce « je ne sais quoi » qu’aux États-Unis, on associe à l’esprit français.

 

S’il vous fallait citer, au-delà de leur âge, trois EPV emblématiques, quelles seraient-elles ?

A. G. Emblématiques, les 1 400 EPV le sont toutes à leur niveau, de par leur place, leur activité et leur façon d’être.

 

La reconstruction de Notre-Dame de Paris s’annonce être un des grands chantiers français des années à venir. Quelle pierre peuvent apporter les EPV à cet édifice emblématique ?

A. G. Environ 200 entreprises du patrimoine vivant sont mobilisables dès aujourd’hui pour ce chantier : des charpentiers, des couvreurs, des maçons, des menuisiers, des ferronniers, des maîtres verriers, des tailleurs de pierre, des campanaires pour les cloches… Ces EPV ont certes des tailles et des activités très différentes, mais toutes offrent la même qualité de savoir-faire et savent mettre en œuvre toutes les techniques, que ce soient celles de l’époque des bâtisseurs de cathédrale, pour la charpente de bois et les sculptures, ou les techniques actuelles avec les bétons complexes, les constructions métalliques, les plafonds tendus, les matériaux souples et composites… Ces entreprises sont prêtes à offrir leurs services dès aujourd’hui.

 

On parle beaucoup du chantier de Notre-Dame de Paris comme une aubaine pour redorer le blason de l’apprentissage en France. Quel rôle peut jouer le label EPV pour inspirer les nouvelles générations et assurer la transmission des savoir-faire d’exception ?

A. G. Ce label est en effet intéressant pour rendre attractif de nombreux métiers aux yeux des jeunes : voir une entreprise qui marche bien, qui travaille dans une logique d’excellence, qui est reconnue et dans laquelle on peut à la fois gagner sa vie et s’épanouir, cela donne forcément envie. Et ce encore plus si c’est pour aller faire son apprentissage auprès d’une EPV qui œuvre à la reconstruction d’une cathédrale.

Reste qu’il n’y a pas beaucoup d’EPV en France. Encore faut-il donc que dans sa zone géographique, le jeune ait une entreprise qui corresponde à son secteur de formation et ait des places d’apprentissage à pourvoir, et qu’avant même cela, une école existe pour le former au métier qui l’attire… Il existe évidemment d’autres structures comme les Compagnons du Devoir, les Meilleurs ouvriers de France, les chambres de métiers et de l’artisanat, les organisations professionnelles, mais l’adéquation entre l’offre et la demande de formation est un vrai enjeu en France – 400 à 500 000 places ne sont pas pourvues à l’heure actuelle dans les entreprises. C’est ce qu’a cherché à améliorer la loi Pénicaud de modernisation de la formation professionnelle et de l’apprentissage, en même temps qu’elle a mis en place un système de reconnaissance des formations délivrées en interne par les entreprises, afin de résoudre les problèmes de transmission des métiers rares à travers le territoire. Tout cela pourrait prendre un peu de temps pour s’installer mais est absolument indispensable si l’on veut maintenir, développer et transmettre nos savoir-faire d’excellence en France.


Créé par l’Etat en 2005, le label français Entreprise du patrimoine vivant (EPV) peut être attribué à « toute entreprise qui détient un patrimoine économique, composé en particulier d’un savoir-faire rare, renommé ou ancestral, reposant sur la maîtrise de techniques traditionnelles ou de haute technicité et circonscrit à un territoire ». Véhicule de l’esprit français, entre tradition multiséculaire et innovation permanente, et gage d’attractivité à l’international, cette marque de reconnaissance des savoir-faire d’exception made in France gagne encore à être connu dans notre pays, et à toucher plus d’entreprises encore au regard du potentiel que recèlent nos régions, afin de relever le défi de la transmission.


 

 

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