17 février 2020 4 minute(s)

La France, pays de makers en quête d’une nouvelle façon de travailler

Inventé il y a vingt ans aux États-Unis, le mouvement des Fablabs, ces ateliers de fabrication collaboratifs, a pris en France comme nulle part ailleurs dans le monde. Décryptage d’une tendance de fond qui en dit beaucoup sur la société française contemporaine et son désir de réinventer le travail.

 

Si le numérique a redonné du pouvoir au consommateur et au citoyen, il a enrichi également comme jamais la boîte à outils des fabricants de tout bord. Un peu partout dans le monde, le makers comme les appellent les Anglais, ou « poïètes » pour reprendre l’étymologie grecque, se réveillent en tous ceux qui ne se retrouvent plus dans la standardisation de la société et son indifférence aux équilibres écologiques.

Démocratiser la fabrication

Le besoin des individus de se réapproprier la matière et de consommer autrement, qui se manifeste à travers la tendance montante du Do it yourself (DIY), a trouvé dans le numérique un allié de choix : il suffit aujourd’hui de petites machines-outils pilotées par ordinateur pour réparer, inventer, prototyper toutes sortes d’objets manufacturés, et concrétiser ses idées rapidement.

Désireux de mettre ces machines à disposition du plus grand nombre, designers, architectes, ingénieurs, entrepreneurs, étudiants et jusqu’aux bricoleurs du dimanche, le Medialab du Massachussetts Institute of Technology (MIT) a favorisé à partir de 2001 la diffusion à travers le monde d’ateliers d’un nouveau genre, donnant la part belle à la collaboration et au partage des connaissances : les Fablabs (FABrication LABoratories).

« Le phénomène Fablab est parti de cette volonté de créer une boîte à outils numériques universelle, [adaptable dans le monde entier,] qui soit à la fois un outil organisationnel et une méthode de construction de communautés mutualisant compétences, savoirs et techniques », rappelle le Conseil Scientifique du Réseau Français des Fablabs (RFFlabs) dans un livre blanc paru en 2019. « Avant d’être un lieu où l’on fabrique « tout et n’importe quoi », le Fablab est un lieu où l’on fabrique du commun, du savoir-vivre ensemble, où l’on favorise l’apprentissage de compétences politiques au sens premier, c’est-à-dire de compétences sociales favorisant la solidarité, l’adaptation, l’intégration. » Une démarche séduisante pour nombre d’individus à l’heure où se développe le travail indépendant.

La France « poïétique »

Produire autrement, en favorisant la transmission et le lien social. Le concept a pris en France plus rapidement et densément qu’ailleurs. Si le premier Fablab, adhérant à la charte établie par le MIT, n’est apparu qu’en 2010 à Toulouse, en 2018 on en comptait 150 à travers le territoire, « soit plus de 10 % de tous les Fablabs ouverts dans le monde » selon le RFFlabs. « Rapporté à la population, ce chiffre place la France, avec l’Italie, loin en tête des pays les plus investis dans cette dynamique. » Mieux, en incluant tous les « hackerspaces », « makerspaces » et autres tiers-lieux dédiés à la fabrication collaborative, près de 350 existent dans l’Hexagone selon L’Usine nouvelle, dans les grandes villes comme dans les villages, tenus par des associations, des entreprises ou des universités.

Pour expliquer « l’ampleur du phénomène, sa soudaineté, et son indéniable importance sociale », le Conseil Scientifique du RFFlabs postule l’existence en France « d’un « esprit » maker qui prendrait source dans une vision libertaire de la société, qui aurait existé à l’état latent avant d’être fécondé par la révolution numérique, pour donner naissance à une toute nouvelle manière de concevoir le travail, l’organisation de la production et de la consommation, incarnée dans les makerspaces. »

Autre élément d’explication : « des facteurs techno-sociaux et générationnels : la France est un pays réputé pour ses infrastructures et traversé par des réseaux professionnels denses et organisés. Les tiers-lieux seraient produits par la rencontre de cette densité socio-technique et de l’émergence d’une génération (les « digital natives ») aspirant à de nouvelles manières d’organiser la société, issues de l’économie collaborative. Cette seconde perspective met en lumière le fait que l’émergence des Fablabs s’inscrit toujours dans un écosystème particulier en réponse à des problèmes locaux » – constante qui renvoie à « une situation historique et organisationnelle identifiée de longue date sur notre territoire : le centralisme administratif et économique ».

De la réalité territoriale à la structuration en réseau

Ainsi, le plus souvent, les fondateurs de Fablabs « n’ont pas pour objectif principal de créer un  nouveau Google ou de concevoir un modèle d’organisation « scalable » pour attaquer des marchés internationaux (même si […] le contexte peut donner lieu à la naissance de tels projets). Leur ambition initiale répond plutôt à la perception de manques dans leur réalité quotidienne, qu’elle soit sociale, professionnelle ou résidentielle : doter une association de bricoleurs d’un atelier partagé, pallier le faible équipement d’un établissement d’enseignement secondaire, proposer une offre de formation inexistante à proximité, offrir aux personnes éloignées des centres de décision l’opportunité de se familiariser avec les outils numériques, et ainsi de suite. Les situations locales étant d’une extrême diversité, les premières vagues de Fablabs fondés sur le territoire ont donné lieu à des types d’organisation extrêmement variées. »

L’heure est toutefois à la coordination, les différents acteurs « sentant la nécessité d’établir des règles communes, un code de la route ou plutôt du réseau » pour renforcer un écosystème qui reste fragile économiquement. De ce point de vue, l’organisation en 2018 du sommet mondial annuel des fablabs Fab14 à Toulouse, et dans six autres villes de France, a indéniablement « contribué à multiplier les interactions et consolider les liens au sein du réseau français ainsi qu’entre Fablabs français et internationaux », se félicite le RFFLabs.

Un objectif partagé avec les pouvoirs publics, qui ont annoncé fin 2018 un plan de 110 millions d’euros sur trois ans pour soutenir le développement des tiers-lieux et en faire une nouvelle filière économique.

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