30 mars 2020 5 minute(s)

Recyclivre, activateur de l’économie circulaire du livre en France

Alors que la crise sanitaire actuelle questionne le statut du livre comme produit de première nécessité, une entreprise éco-citoyenne française offre une alternative de choix pour essaimer le plaisir de la lecture sans menacer les libraires ni la planète. Entretien avec Charlie Carle, gérant de l’antenne strasbourgeoise de Recyclivre.

Pourquoi avoir créé Recyclivre ?

Charlie Carle – Parce que la place d’un livre n’est pas à la poubelle. Ce produit culturel est aussi un objet qui a une histoire, qui transporte de nombreuses émotions, de savoirs : ce type de bien doit circuler et être partagé. Cela a beau être une évidence pour beaucoup de monde, c’est pas toujours ce qui se passe dans la réalité : parce qu’on a une maison à vider, parce qu’on est un gros lecteur devant faire de la place dans son salon, on doit régulièrement se débarrasser de livres ; or jusqu’à récemment, il n’était vraiment pas simple de trouver preneur sans avoir à se déplacer.

Recyclivre a donc eu l’idée de proposer à la fois un service de collecte gratuite de livres à domicile, et un service de mise en relation, par Internet, des acheteurs et des vendeurs, afin de leur trouver facilement de nouveaux lecteurs.

Qu’est-ce qui explique le succès actuel de votre entreprise, douze ans après sa création ?

Ch. C. – D’autres associations se déplacent aussi pour récupérer des livres, mais elles le font seulement si l’on en donne en grande quantité ; par ailleurs elles ne couvrent pas toutes les zones géographiques. Recyclivre se distingue par les moyens logistiques mis en place : nous nous déplaçons pour une petite quantité de livres – 50 à 100 selon les villes – et, en milieu rural, nous avons mis en place un réseau de points de collecte situés soit chez des partenaires associatifs, soit dans des relais colis. Au final, chaque Français a une solution à moins de 10 km de chez lui.

Très vite, nous nous sommes rendus compte que notre service de collecte était particulièrement utile pour certains professionnels comme les bibliothèques, qui étaient ravies de ne plus avoir à faire appel à Veolia pour détruire et recycler leurs livres usagés.

Nous profitons sans doute aussi de l’énorme dynamique qui traverse actuellement la société française autour de l’économie circulaire, de la lutte contre le gaspillage : quand on voit se lancer des initiatives comme celles de Phenix pour les invendus alimentaires, des Alchimistes pour la collecte de biodéchets, de Lemon tri pour le recyclage, on se dit qu’il y a une vraie volonté en France de réinventer notre façon de consommer, de réduire quand on le peut, de réemployer quand c’est possible, de recycler si l’on ne peut pas.

 

 

Vous diriez-vous un « Amazon de l’occasion », comme on a pu vous surnommer ?

Ch. C. – Si c’est pour parler de notre modèle logistique, oui ! Je suis très fier qu’on puisse se dire qu’une start-up française a réussi à s’organiser de manière comparable à ce géant, avec d’immenses rayonnages de livres attendant d’être distribués dans un entrepôt.

Nous véhiculons des valeurs très fortes de solidarité et d’écologie. Contrairement aux marketplaces qui, au fond, proposent un modèle assez comparable à celui de la grande distribution, en se concentrant essentiellement sur les prix sans considérer tous les impacts sociaux et environnementaux qui en découlent, nous cherchons avant tout à avoir un impact positif. Nous voulons que quand un client achète un livre à Recyclivre, ce soit non seulement pour se faire plaisir, mais aussi pour faire du bien à la planète – parce qu’il sait que nos collectes se font en voiture électrique, et que le réemploi des livres permet d’économiser des arbres, de l’eau, de l’énergie et d’éviter de rejeter du CO2 dans l’atmosphère – et pour soutenir des structures qui promeuvent la lecture ou aident des personnes à renouer avec l’emploi.

C’est toute la singularité du réseau de partenaires avec lesquels nous travaillons : entreprises d’insertion pour la collecte des livres, leur stockage et leur redistribution ; associations et programmes d’action de lutte contre l’illettrisme, en faveur de l’accès à la culture pour tous et de la préservation de nos ressources en France et à l’étranger, auxquelles nous reversons directement 10 % de nos revenus nets générés par la vente de nos livres d’occasion. Nous reversons par exemple 40 000 à 80 000 euros par an à Lire et faire lire, ce qui leur a permis de financer l’année dernière des rencontres interrégionales pour mieux structurer leur action.

Nous proposons également aux associations qui revendent des livres en ressourceries et boutiques solidaires de récupérer leurs invendus pour les distribuer via notre plateforme en ligne, dont le potentiel de clients est beaucoup plus grand, ce qui nous permet en retour de les soutenir financièrement : au lieu de nous positionner comme des concurrents, nous en avons fait des partenaires, ce qui permet de ne pas détruire d’emplois mais, au contraire, de se renforcer les uns les autres. La boucle vertueuse est complète.

Nous sommes même en train de changer de gouvernance, en expérimentant la sociocratie : nous n’avons plus de directeur général mais fonctionnons de manière parfaitement horizontale, à travers des cercles de travail. Une logique d’entreprise bienveillante et libérée, qui privilégie l’épanouissement en pariant qu’en découleront naturellement l’implication et la productivité !

Souhaitez-vous vous développer hors de France ?

Ch. C. – Aujourd’hui notre activité reste très concentrée sur le territoire national, avec des livres francophones et des donateurs français. Seule la partie vente est internationale, puisque nous sommes en capacité d’envoyer nos livres un peu partout dans le monde.

Mais nous sommes arrivés à une maturité suffisante, en matière de services et d’organisation, pour songer aujourd’hui à dupliquer notre modèle à l’étranger. C’est dans cet esprit que nous avons ouvert une antenne à Madrid, appelée Reciclibros, qui doit nous servir de test avant de nous tourner vers d’autres pays, et vendre de plus en plus de livres en langue étrangère.

Plus largement, nous voudrions emmener avec nous un maximum d’acteurs pour pouvoir proposer, sur le livre et, peut-être à terme, sur d’autres objets, une façon de faire du commerce, de gérer nos biens, de leur donner une seconde vie qui soit la plus solidaire et écologique possible, et d’en faire un modèle duplicable.

 

Recyclivre en chiffres

7 antennes en France et 1 en Espagne

3 000 commandes par jour sur Internet

Plus de 4 millions de livres donnés depuis 10 ans

2 millions d’euros reversés à plus de 2 000 partenaires associatifs

35 000 arbres sauvés

1,4 milliard de litres d’eau économisés

1,9 tonne de CO2 non rejeté

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