18 mai 2020 7 minute(s)

Rencontres littéraires online : un endroit où aller en temps de confinement… et après !

Alors que l’édition, comme nombre de secteurs culturels, subit de plein fouet la crise sanitaire du Covid-19, la romancière française Frédérique Deghelt a monté en quelques jours un dispositif de rencontres littéraires online qui offre déjà mille perspectives pour enrichir l’offre culturelle du monde d’après. Entretien.

Comment avez-vous eu l’idée d’Un endroit où aller ?

Frédérique Deghelt J’ai eu besoin de réagir face à la peine. Pour tout dire, j’ai attrapé le Covid-19 au début du confinement et j’ai passé quinze jours au fond de mon lit : jamais je n’avais été anéantie comme cela… pendant trois jours, j’ai perdu le goût de vivre, avant même de perdre le goût et l’odorat. Mais j’ai fini par me battre, en sentant que je pouvais gérer l’insuffisance respiratoire notamment grâce au yoga, et en me disant que c’était ce souffle du désir de vivre qui l’emportait.

Or ce souffle est intimement lié à l’émotion des autres. En parlant au téléphone avec Tatiana de Rosnay, qui avait sorti son livre, Les Fleurs de l’ombre, deux jours avant le confinement, j’ai senti le désespoir d’un auteur qui était tout à coup privé de la possibilité de faire sa promotion en salon et en librairie – alors qu’il peine déjà tellement à vivre de l’écriture !… Moi-même, je venais de publier en janvier un nouveau roman, Sankhara. J’ai pensé aussi à l’angoisse des libraires, qui font tant de choses pour continuer à faire exister leur commerce déjà en temps normal, et qui se voyaient contraints de fermer boutique. Et je me suis dit qu’on ne pouvait pas renoncer comme ça.

Il fallait faire quelque chose, qui permette aux auteurs comme aux libraires de rester en contact avec les lecteurs. C’est comme cela que sont nées les rencontres online Un endroit où aller.

Frederique Deghelt photo © Astrid di Crollalanza

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dispositif a-t-il été compliqué à mettre en place ?

F. D. – Non, j’ai simplement utilisé une application de vidéoconférence et ai proposé aux auteurs que je connaissais et qui avaient sorti un livre au début de l’année (lequel était de fait un livre sinistré), de se mettre en lien avec un libraire de leur choix pour organiser un dialogue en ligne d’une heure.

Tout de suite, une amie libraire, Nathalie Couderc, m’a offert de jouer le rôle de libraire responsable technique, pour soulager ses collègues déjà surchargés de boulot et pas forcément très doués en informatique !… Elle gère la boîte email et les invitations, les essais de connexion en amont de la rencontre, accueille les participants, coupe les caméras et les micros, laisse le libraire animateur interroger l’auteur pendant 45 minutes puis pose les questions envoyées par écrit par les internautes. De mon côté, je gère la relation avec les éditeurs, les libraires et les auteurs, le calendrier des rencontres, ainsi que tout l’aspect communication : relations presse, prise de photos et tweets pendant les rencontres, etc.

Très vite, nous nous sommes rendu compte que non seulement ce dispositif permettait de pallier, sans les remplacer, toutes ces rencontres en librairie que nous devions faire pour la promo de nos livres depuis janvier, mais que le nombre de participants était bien supérieur. Notre première rencontre avec Stéphanie Hochet, le 17 avril, pour son livre Pacifique, a ainsi rassemblé 46 personnes qui sont restées pendant toute l’heure, contre souvent 25 personnes en moyenne (voire 5 personnes parfois, dans certaines librairies, un jour de pluie, même avec un auteur connu…). Avant de mettre en place ce système, j’avais participé à une présentation de mon propre livre, Être beau, qui avait réuni 200 personnes ! C’est aussi ce qui m’a convaincue de le faire pour les autres. Il fallait créer un endroit où aller pour tous les auteurs et tous les libraires…

Le dispositif a aussi cet avantage de permettre de montrer des documents ou archives qui ont jalonné l’écriture du livre, ce qui est très intéressant quand c’est un livre historique ou une BD.

 

Quels sont les bénéfices pour les libraires ?

F. D. – Déjà, par rapport à une rencontre classique dont ils doivent organiser et assumer financièrement la logistique (communication, approvisionnement en livres, hébergement et repas de l’auteur…), Un endroit où aller leur demande un investissement de temps et d’argent minimal : le libraire n’a rien à faire, il lui suffit de cliquer sur le lien reçu pour rejoindre la réunion et l’animer ou seulement y assister s’il est partenaire.

Surtout, une rencontre peut rassembler jusqu’à 300 personnes qui viennent de toute la France, ce qui profite à tous les libraires. Non seulement ceux-ci peuvent continuer à animer leur réseau client local, car nous incitons les lecteurs à commander les livres chez leur libraire le plus proche, mais ils peuvent aussi l’étendre plus largement en France et à l’étranger, puisqu’un libraire qui anime ou est partenaire d’une rencontre et qui a un site marchand peut recevoir d’autant plus de commandes.

Pour certains petits libraires qui ne peuvent jamais inviter d’auteur, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, c’est un vrai bénéfice.

 

Comment mesurez-vous à ce jour le succès de l’opération ?

F. D. – Après un petit mois d’existence, notre communauté rassemble déjà 46 auteurs, 22 maisons d’édition, 13 libraires et bloggeurs partenaires, 2 000 abonnés à la page Facebook – qui enregistre environ 30 000 passages par semaine – et plus de 200 personnes inscrites pour recevoir par email les liens vers les rencontres hebdomadaires (à raison de une par jour). Le site web est né le 13 mai, de même qu’une chaîne YouTube où nous mettrons les replays des rencontres à disposition. Et le Centre National du Livre ainsi que le Ministère de la Culture, examinent cette initiative d’un œil très intéressé.

Au-delà de ces chiffres, qui progressent chaque jour, il est extrêmement émouvant de recevoir tous les remerciements des auteurs et des libraires, auxquels nous avons rendu le sourire. Je suis particulièrement touchée des retours enthousiastes de la part d’auteurs qui, jusqu’à présent, ne pouvaient jamais venir à la rencontre des lecteurs parce qu’ils étaient trop âgés, handicapés ou avaient trop de contraintes familiales, mais aussi de lecteurs qui ne venaient jamais en librairie pour les mêmes raisons. Ce dispositif en ligne permet également de toucher un public de jeunes adultes qui ne se déplace jamais en librairie.

 

Existe-t-il des dispositifs similaires ailleurs en France ou à l’étranger ?

F. D. – Oui, notamment de la part de clubs de lecture (je pense à celui de Lübeck), mais ces dispositifs restent assez artisanaux. Il y a aussi la librairie Mollat, à Bordeaux qui a une chaîne vidéo Youtube suivie par 38 000 abonnés où ils postent des interviews d’auteurs, mais c’est très différent car ce ne sont pas des rencontres avec tous les libraires de France. Ce que nous avons fait est un projet pour toutes les librairies, les plus grosses comme les plus modestes.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’Un endroit où aller ait sa patte. Avant de me consacrer à l’écriture à temps plein en 2009, j’étais journaliste et réalisatrice de télévision et j’ai beaucoup travaillé en entreprise : j’ai donc aussi une sensibilité marketing, ce qui n’est pas très commun dans le monde des auteurs de romans, et cela s’en ressent dans la façon dont le dispositif est conçu.

Par exemple, impossible pour moi d’imaginer des rencontres littéraires qui donnent l’impression d’être en visioconférence avec sa grand-mère dans sa cuisine, en contre-plongée ! À chaque rencontre, avec le cadre esthétique que propose l’auteur et le libraire, j’essaye de reproduire celui d’une émission, avec un éclairage et un décor soignés, où les livres sont en bonne place. Je viens donc me connecter au début de toutes les rencontres pour surélever les ordinateurs, vérifier les cadrages, la lumière, le son… Je briefe également les libraires, comme je coachais autrefois les animateurs télé à l’oreillette, en leur expliquant que ces rencontres en ligne ne se passent pas comme en librairie, qu’ils sont ici comme des présentateurs, qu’il faut donc éviter les tunnels de parole, etc.

En fait, je me rends compte aujourd’hui que dès le début, sans m’en apercevoir, j’ai conçu Un endroit où aller comme un projet pro…

 

Quelles perspectives, justement, cette expérience d’urgence vous a-t-elle ouvertes ?

F. D. – Elles sont nombreuses et magnifiques ! Une fois que chaque auteur sera passé au moins une fois pour son livre, nous organiserons des rencontres croisées entre deux auteurs, deux libraires, un du nord et un du sud, des lectures, des chroniques de bloggeurs… Beaucoup de choses sont envisageables, le dispositif permet de laisser libre cours à la créativité.

La semaine dernière, j’ai par exemple fait la surprise à Gaëlle Nohant, autrice de La femme révélée, de faire venir la comédienne Tatiana Goussef qui a lu un extrait de son livre précédent. Jean-Marie Quémener, auteur de L’écume des lames, qui était au Soudan, a échangé avec un libraire de Quiberon. Tatiana de Rosnay, qui a déjà présenté son livre, reviendra début juin pour un dialogue entre Paris et New-York avec Marc Lévy sur l’écriture en temps de confinement. Et nous comptons déjà des librairies partenaires à Taïwan, Bangkok, Singapour, Jérusalem…

C’est une vraie fête de la francophonie que nous pouvons envisager de célébrer sur la durée !

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