6 janvier 2021 3 minute(s)

Reprendre une entreprise, l’autre challenge

La crise sanitaire a accéléré les fermetures d’entreprises déjà fragilisées, si bien que l’activité de reprise d’entreprise devient cruciale. En jeu ? L’emploi et le maintien en France des savoir-faire et des technologies. Rencontre avec Karl Lemaire, qui a à son actif trois reprises réalisées ces sept dernières années - Daudé Fabrication, Maison Poursin et Eurofac.

Quand avez-vous commencé à reprendre des entreprises ?

Je suis avant tout un créateur d’entreprise puisque j’ai créée ma première société il y a 27 ans maintenant. Les circonstances de crises m’ont obligé à sauvegarder mes sources d’approvisionnement en sauvant les manufactures industrielles qui sont aujourd’hui dans le groupe. Depuis 1994, j’ai vu et vécu la désindustrialisation, factuelle, dans le secteur des métaux.
J’étais négociant en accessoires métalliques et m’intéressais plus particulièrement aux accessoires en laiton type boucle, bouton de pression, rivet, destinés au secteur du luxe français ou à l’équipement militaire. Mon constat a été le suivant : le cours du laiton était et est le même dans le monde entier. La valeur ajoutée était acquise par l’équipement et le savoir-faire ouvrier. Ce constat n’a pas changé.
Nous avons en France des ouvriers très spécialisés qui maîtrisent des gestes techniques qu’aucune école n’enseigne. On peut délocaliser l’outil de production, mais sans l’ouvrier, qui pourrait aussi bien l’entretenir et le faire fonctionner ? Ces ouvriers sont en totale symbiose homme-machine, co-bot, ils ont à cœur la qualité du produit et sont les premiers acteurs de la valeur ajoutée. Si l’on a cette qualité, nul besoin de fonder son business model sur le volume.

Quels sont vos conseils pour reprendre une entreprise en toute serénité ?

Retenez les retraités ! Je leur demande de rester à mes côtés deux ans minimum, parce qu’ils ont des connaissances à transmettre aux collaborateurs plus jeunes. On ne peut pas se permettre de supprimer un département au prétexte qu’on n’a plus le savoir-faire nécessaire pour le faire tourner. Par ailleurs, ils m’apportent un éclairage précieux lorsque je reprends une entreprise. Enfin, il faut aller voir les acheteurs potentiels, rétablir des relations avec eux, les re-sensibiliser sur ce que c’est que produire une boucle, un rivet. En tout cas, il faut répondre à l’appel du terrain. On ne reprend pas une entreprise sur la seule base de ses chiffres !

J’ai toujours cru que la valeur ajoutée d’une entreprise était fondée sur les hommes et la culture du « bien fait ». C’est comme ça que j’ai repris, il y a 7 ans, Daudé Fabrication l’inventeur de l’oeillet et du rivet métallique en 1828 et 1868. Puis il y a eu la prestigieuse Maison Poursin en 2016 fabricant depuis 1830 de boucles en laiton pour le harnachement équestre et la maroquinerie de luxe. Et enfin en janvier 2020, Eurofac Industries, spécialisée dans le matriçage à chaud et l’usinage haute du laiton depuis 1929.
En huit ans, ce sont 28 ouvriers qualifiés et spécialisés qui ont été maintenus chez Daudé, avec cinq jeunes réembauchés en tant qu’outilleurs, mécaniciens, assembleurs, sur un parc machines à la fois ancien, et renouvelé.

"Les jeunes sont ceux qui sauront amener la transition écologique dans nos usines et la dépollution des zones industrielles. Je crois en leur travail." Karl Lemaire

Chez Poursin, grâce aux trois « anciens », nous avons pu former et réembaucher jusqu’à neuf personnes en deux ans. Soudeurs à l’argent, assembleurs, polisseurs, autant de métiers qu’on croit encore présents mais qui en 2020, en France, ont quasiment disparus de notre culture industrielle.
Quasiment aucune formation n’existe dans leur secteur. Ce sont avant tout des gens investis, qui veulent se battre, conserver le savoir-faire de leurs « anciens », s’investir personnellement pour donner un sens à leur futur. Nous avons un ex-restaurateur, un ex-serveur, une ancienne responsable culturelle d’art contemporain, un ancien responsable sportif dans une mairie. Ils ont en commun de vouloir conserver et bâtir l’avenir d’un savoir-faire qui s’avère un argument de compétitivité.

Pourquoi est-il important de valoriser autant l’entrepreneuriat que le repreneuriat ?

Pour l’action de sauvegarde, pour le geste fort de passation de l’entreprise d’une génération à une autre. C’est dommage qu’on ne diffuse pas plus ce message et que la start-up nation draine toute la lumière. Autour de moi, je vois des jeunes fonder des start-ups qui périclitent dans les cinq ans. J’ai envie de leur dire qu’une autre aventure est possible ! Nous sommes dans un pays – la France – qui a de superbes outils de production qui ne demandent qu’à être relancés par la nouvelle génération. Avec un investissement de 50 000 €, vous pouvez réaliser en un an un chiffre d’affaires de 800 000 €. Les besoins sont grands ! Et la crise sanitaire actuelle fait prendre conscience de la dépendance que nous avons aujourd’hui à l’égard des pays dit émergents qui, seuls, investissent dans la production.
De plus, d’un point de vue environnemental, la reprise de ces anciens sites est une formidable opportunité, l’espoir de « réparer » les erreurs du passé. Les jeunes sont ceux qui sauront amener la transition écologique dans nos usines et la dépollution des zones industrielles. Je crois en leur travail.

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