Sous l’impulsion de Cairn.Info, un portail dédié aux publications de sciences humaines et sociales, l’édition universitaire francophone a su négocier intelligemment le virage du numérique et inventer un modèle au service de la diversité des savoirs. Entretien avec Thomas Parisot, responsable des relations institutionnelles et Jérémie Roche, chargé du développement international de Cairn.Info.

Dans quel contexte est né Cairn.Info ?

Thomas ParisotCairn.Info a été co-fondé en 2005, en Belgique et en France, par un groupement d’éditeurs déterminés à avancer sur la diffusion numérique des sciences humaines et sociales, et rattraper le retard pris sur leurs concurrents anglophones. De fait, le marché manquait d’une offre numérique de langue française et était asséché par quelques grands groupes anglo-saxons qui avaient tendance à uniformiser les catalogues.

Jérémie Roche – Il y avait là un vrai enjeu de soft power. Un lien étroit existe entre la langue dans laquelle on s’exprime et les idées exprimées : publier en français, pour un chercheur francophone, c’est assurer à son travail toute la finesse et la richesse culturelle, scientifique, que cette langue permet ; un angle d’étude original aussi, puisque le monde académique francophone adopte une approche volontiers théorique, alors que le monde anglo-saxon privilégie l’approche pratique. Aujourd’hui, de plus en plus de chercheurs, y compris allemands ou italiens, sont tentés de publier en anglais pour gagner en visibilité ; ils citent aussi de moins en moins de sources non anglophones dans leurs publications. Cela aboutit à un appauvrissement de la réflexion, voire à une perte de compétitivité des recherches nationales.

Th. P. – Cairn.Info est né de la volonté de mutualiser les forces des acteurs de l’édition académique francophone pour répondre à ces enjeux, et faire du numérique un levier de rayonnement de la production de langue française dans le monde. Menée par les Français Belin, De Boeck, La Découverte, Erès puis les PUF, et soutenus par la Bibliothèque nationale de France ainsi que le Centre national du livre, cette initiative résolument coopérative s’est donné pour mission d’aider les éditeurs de revues à améliorer leur présence sur Internet et à transformer leurs processus de fabrication pour intégrer en amont les formats électroniques.

 

Quel est le modèle économique de Cairn.Info ? En quoi est-il pionnier dans le monde de l’édition ?

Th. P. – C’est un modèle BtoB, destiné aux bibliothèques d’université et à leurs publics – chercheurs, enseignants, étudiants –, basé sur la vente de licences d’accès à des bouquets de publications constitués par nos soins, selon une logique de curation, de collection, très exigeante. D’où le nom de la plateforme, référence aux petits monticules de pierres qui balisent les chemins de randonnée : le cairn* est à la fois un repère, à destination des suivants – dans l’idée que toute information ne vaut pas toute autre, qu’il existe un processus éditorial de sélection permettant une lecture qualitative, intelligente – et le fruit d’un travail collaboratif – un cairn se construit dans le temps, pierre après pierre, que chacun pose en passant.

Nos offres, composées à l’origine de revues en sciences humaines et sociales, se sont progressivement élargies aux ouvrages de recherche, aux encyclopédies de poche de type Que sais-je ? et à 8 magazines spécialisés comme L’Histoire, Le Magazine littéraire…. Les droits collectés auprès de nos institutions clientes sont ensuite redistribués à nos éditeurs partenaires en fonction de l’audience constatée – avec une part de rémunération fixe pour tous les contenus, par esprit de solidarité : ce n’est pas parce qu’une revue est plus confidentielle qu’elle ne participe pas à la qualité du bouquet proposé.

La grande spécificité de notre modèle économique tient à l’équilibre entre payant et gratuit : pour les revues, passés 3 à 5 ans, les articles sont accessibles à tous gratuitement, permettant de constituer une masse de contenus visibles sur Internet, finement indexés. C’est très nouveau dans le paysage éditorial francophone : à l’inverse de la presse, qui a souvent mis le « chaud » en accès gratuit et les archives en accès payant, Cairn.Info a choisi un modèle respectueux de la philosophie d’ouverture d’Internet et attaché au sur-mesure.

J. R. – Même s’il n’est pas reproductible chez tous les diffuseurs de contenus, c’est un modèle original et inspirant. Je ne connais pas de projet collaboratif aussi structuré dans les autres bassins linguistiques de la taille du bassin francophone.

 

Considérez-vous le pari de Cairn.Info réussi ?

Th. P. – Nous n’avons cessé de monter en puissance depuis 2005. Dès 2010, dans l’espace francophone septentrional – France, Belgique, Suisse, Canada –, l’ensemble des grandes universités était abonné à Cairn.Info. Les établissements d’Afrique du Nord et de l’Ouest se sont emparés de la ressource dans un second temps, enclenchant une belle dynamique africaine. Aujourd’hui, nous avons 800 institutions clientes et 350 000 utilisateurs actifs, ainsi que 2 millions de visiteurs uniques par mois et 80 millions de pages vues en 2015. Pour des contenus aussi pointus que La littérature négro-africaine face à l’histoire de l’Afrique , au top 3 des consultations du 2e trimestre 2016 hors institutions abonnées –  ou Origines et concepts de la théorie de l’attachement – au top 3 pour les institutions abonnées –, ces chiffres sont très satisfaisants. Comparés aux 1 000 abonnés enregistrés par les très bonnes revues de l’ère papier, chaque numéro de revue sur Cairn.Info obtient, en 2-3 ans, 30 à 40 000 lectures numériques partielles ou intégrales. Outre l’effet d’amplification, Cairn.Info a promu une lecture de découverte et remis au cœur des apprentissages, dès les premières années d’études, les revues scientifiques qui avaient disparu des enseignements depuis les années 1980, au profit des manuels standardisés. C’est pour nous un vrai succès.

J. R. – La majorité du trafic concerne le bassin francophone, mais le lectorat dans les bassins non francophones est en forte croissance depuis 2014, après le lancement de Cairn.Info International Edition. Pour gagner en visibilité, un enjeu clé pour nous était de figurer dans les outils mondiaux de référencement, notamment les méga-index de sommaires des bibliothèques, qui moissonnent une quantité phénoménale de données en langue anglaise. D’où l’idée de traduire les sommaires de nos revues, ainsi que toujours plus d’articles en intégralité, afin d’éveiller l’attention des chercheurs internationaux sur la qualité et la diversité de l’offre francophone. Ces dernières années, aux États-Unis notamment, les consultations sur Cairn.Info ont explosé : rien qu’à Harvard, elles ont triplé. Le trafic provient désormais de 180 pays. Et ce n’est que le début !

 

*Amas artificiel de pierres placé à dessein pour marquer un lieu particulier.

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