Longtemps, le cinéma a joué les ambassadeurs privilégiés de l’excellence française en matière d’image. Depuis quelques années, la télévision made in France revient pourtant en force sur la scène internationale, avec des records de vente historiques pour nos producteurs et distributeurs à l’étranger. Alors que le MIPCOM, le marché le plus attendu de l’année pour le monde des contenus audiovisuels, ouvre ses portes du 17 au 20 octobre 2016 à Cannes, Emmanuelle Bouilhaguet, Directrice Générale de Lagardère Studios Distribution, nous livre sa vision sur la bonne santé du secteur.

Comment expliquez-vous les succès récents des programmes audiovisuels français à l’exportation ?

Emmanuelle Bouilhaguet – Même si les chiffres publiés chaque année par le CNC et TV France International reposent sur du déclaratif de la part des acteurs de la distribution, il n’empêche que la tendance est nette : depuis six ans, la hausse des ventes de programmes audiovisuels français à l’étranger est significative et continue, tous genres confondus*. Nous sommes passés de 100 à plus de 160 millions d’euros de chiffre d’affaires, en grignotant année après année des parts de marché. Si nous nous sommes améliorés sur la qualité des productions, nous avons aussi gagné en expertise côté distribution : nous sommes devenus de meilleurs vendeurs. Il faut savoir que le marché est devenu extrêmement concurrentiel : tous les pays ont aujourd’hui leurs productions locales. Pour se démarquer, il faut donc faire beaucoup plus d’efforts qu’auparavant en marketing. Il suffit d’aller au MIPCOM pour s’en rendre compte : toutes les nationalités sont aujourd’hui représentées, et on trouve de la publicité jusque dans les toilettes ! Affiches, teasers, emailing, achat de pages de publicité… Il faut interpeler, marquer les esprits, pour être visible aujourd’hui sur le marché international.

Cela dit, les tendances ne sont pas les mêmes d’un genre à l’autre. L’animation française, dont le savoir-faire est reconnu dans le monde entier, a toujours eu une part prépondérante de notre chiffre d’affaires à l’export. Ce qui est plus nouveau, c’est la forte croissance de la fiction et du documentaire.

Pour la fiction, nous avions eu il y a dix ans quelques succès internationaux avec des séries comme Sous le soleil, mais c’étaient des exceptions. La France était l’un des seuls pays européens où la fiction étrangère était leader dans le top 100 des meilleures audiences, contrairement aux autres où dominait la production locale. La tendance s’est inversée avec la raréfaction des séries américaines type Les Experts, Mentalist, Castle… Les chaînes françaises ont dû s’adapter, emmenées par Canal+ qui a lancé des productions haut de gamme comme Braquo ou Les Revenants, laquelle a connu un succès planétaire. France Télévisions, TF1, Arte, M6 ont emboîté le pas et développé des programmes qui ont permis à la fiction française de reprendre la tête des audiences dans l’Hexagone, et se vendent de mieux en mieux hors de nos frontières.

Quant au documentaire français, la progression des ventes est d’autant plus remarquable que le marché est en difficulté : avec l’émergence dans le monde des chaînes thématiques comme RMC Découverte, les prix d’achat des programmes ont beaucoup baissé ; en d’autres termes, pour réaliser le même chiffre d’affaires qu’il y a cinq ans, il faut conclure plus de ventes ! Le grand défi est de produire des programmes qui intéressent hors de nos frontières : si la France est reconnue pour ses documentaires d’histoire et de découverte, autour du voyage et du patrimoine, il est plus difficile d’exporter des documentaires de société, aussi qualitatifs soient-ils.

 

Quelles sont les recettes pour séduire à l’international ?

E. B. – Les productions françaises répondent sans doute mieux aux standards internationaux, en termes de genre et de format : pendant longtemps, on a fait du 90 min qui ne s’exportait pas ; aujourd’hui le 52 min s’est développé chez l’ensemble des diffuseurs. En animation, si une série comme Sonic Boom a pu être vendue par Lagardère Studios dans le monde entier – 198 pays, et bientôt 201 grâce à une vente sur SVoD –, c’est parce qu’elle est tirée d’un jeu vidéo d’action, mais aussi parce que c’est une comédie. En France, nous sommes très forts sur les séries qui manient l’humour à plusieurs degrés, qui permettent le co-viewing : les parents peuvent aussi trouver du plaisir à les regarder. C’est typiquement ce qui a fait le succès mondial des Lapins crétins.

En fiction, le programme que nous avons le mieux vendu est Le Transporteur, produit par une société du groupe, Atlantique Productions : là encore, la série surfe sur la notoriété des longs métrages dont elle est tirée ; elle a surtout été tournée en anglais, ce qui nous a permis de toucher des diffuseurs plus grand public et de faire beaucoup plus de prime time – après, il n’est pas toujours possible ni pertinent de tourner en anglais, il faut le cadre d’une coproduction internationale. Les formats courts français se vendent également très bien : nous avons cartonné avec Nos Chers voisins, notamment en Italie où nous l’avons distribué tel quel, en « ready made » ; nous avons aussi vendu le format à la Corée, pour adaptation. S’il est vrai que tous les programmes français ne sont pas exportables, il importe de garder notre exception culturelle, notre fort ancrage local, avec la promotion de nos cultures et de nos régions : c’est l’un de nos vrais atouts en France.

 

* Fiction, documentaire, animation, format (fiction, jeux, variétés), musique et spectacle vivant, divers (informations, extraits…)

 

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Focus sur le documentaire français

Elodie Polo Ackermann, productrice chez Imagissime (société de Lagardère Studios) – Toute la force de nos programmes est de pouvoir capitaliser sur le patrimoine historique, culturel et même technologique de la France, sur sa notoriété à l’étranger. Un documentaire sur Marie-Antoinette, sur l’A350, sur la mode ou sur la Tour Eiffel est une valeur sûre à l’export. Nous devons vraiment miser sur cette spécificité française pour construire nos succès internationaux : à nous, ensuite, producteurs, d’inventer des formats et des traitements, des modes de partenariats aussi, qui soient en phase avec l’audience internationale, pour valoriser ce trésor qui est sous nos pieds. La coproduction franco-canadienne à laquelle je travaille actuellement, autour d’un docu-fiction sur Auguste Escoffier, va exactement dans ce sens : nous proposons de redécouvrir ce Français qui a révolutionné la cuisine à la fin du XIXe-début du XXe siècle, en montrant combien cette star planétaire est à l’origine de toute la cuisine moderne – et, d’une certaine façon, si l’on considère le succès de la culture gastronomique à l’international, de tous les cartons télévisuels du moment comme Topchef ou Masterchef 

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Chargement …