Qualité de l’offre, réseau de distribution efficace, innovation organisée : Pierre Dutilleul, Directeur général du Syndicat national de l’édition (SNE), nous explique en cette rentrée littéraire pourquoi l’édition française a tout pour réussir.

Quelles sont les particularités du marché de l’édition en France ?  

Nous avons une édition particulièrement dynamique pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, nous avons un large tissu d’auteurs extrêmement talentueux, qui écrivent un nombre de best-seller impressionnant, supérieur à ce que l’on peut trouver dans d’autres pays.  Nous devons cela aussi à l’énergie et au dynamisme des éditeurs, qui prennent des risques et investissent chaque jour dans la création. Les prix littéraires jouent également un rôle non négligeable. Près de 2 000 prix sont organisés chaque année dans toute la France! Dont certains ont acquis une notoriété qui assure au lauréat des ventes exceptionnelles. Je pense aux prix Médicis, Femina, Goncourt, Fnac, Interallié etc. qui donnent un coup d’accélérateur aux ventes.

 

C’est aussi une question de distribution. Aux Etats-Unis, pour grossir le trait, on trouve un libraire tous les 300 km, tandis qu’en France, nous avons un réseau de libraires unique au monde. Pourquoi ? Parce qu’il repose sur un maillage territorial dense. Nos libraires sont bien formés, sont compétents et dynamiques. Leurs relations avec les éditeurs se sont fluidifiées et le dialogue est ouvert, tant sur la règlementation que sur la qualité littéraire.

Dernier exemple très évocateur, au Royaume Uni, il y a moins de libraires sur l’ensemble du pays que dans Paris intra-muros. La comparaison est douloureuse, mais elle est exacte. Il y a eu chez eux énormément de fermetures, alors qu’en France, la balance ouverture-fermeture reste positive. 3000 libraires en France, 10 000 points de ventes de livres : ce sont de bonnes conditions pour un marché de l’édition vivant.

 

Cette situation favorable, ne l’oublions pas, a été rendue possible grâce à la promulgation en 1981 du prix unique du livre, dite « Loi Lang ». A savoir qu’un livre est disponible au même prix dans tous les lieux de vente, que ce soit en grande surface, en librairie de quartier ou sur internet. Outre qu’elle permet de préserver la création littéraire et la diversité éditoriale, elle protège bien entendu les librairies indépendantes.

 

Au final, notre force en France, c’est que nous avons une chaîne du livre dynamique qui se met en route, et où chaque acteur apporte sa contribution : l’auteur en premier, l’éditeur qui met le premier euro sur la table, le libraire, le bibliothécaire et au final bien sûr, celui qui a toujours le dernier mot, le lecteur !  

 

Au Royaume Uni, il y a moins de libraires sur l’ensemble du pays que dans Paris intra-muros.

 

Les membres du SNE sont tant des maisons d’édition historiques que des nouveaux venus. Comment se passe le dialogue ? Quelle intelligence collective se dégage ?

Le Syndicat français de l’édition a une particularité par rapport aux autres syndicats professionnels étrangers : il ne comprend que des éditeurs de livre, contrairement à nos amis allemands par exemple, dont l’organe de représentation, le Börsenverein, comprend des éditeurs de livres et des libraires.  Au SNE, nous avons 670 maisons d’édition adhérentes, soit 85% du marché de l’édition. Toutes les plus grandes maisons d’édition sont adhérentes, mais elles ne représentent pas la majorité de nos membres. En effet, parmi ces 670 maisons d’édition, plus de la moitié font moins de 300 000 euros de chiffres d’affaires annuel. Ce sont donc de petites maisons d’édition qui ont des activités connexes bien souvent pour assurer leur résultat. Le SNE est donc vraiment représentatif de toute la profession.   

 

Le bureau du SNE est l’instance de décision du syndicat. Y sont élus des représentants de petites, moyennes et grandes maisons, qui travaillent ensemble sur la stratégie globale des éditeurs vis-à-vis des évolutions réglementaires, européennes, parlementaires etc. Tous sont de tailles différentes mais s'écoutent avec attention. A côté du bureau, les adhérents du SNE siègent au sein de groupes et commissions thématiques (BD, édition jeunesse, édition juridique, édition religieuse, livre audio, art et beaux livres etc.) également mixtes en termes de taille des maisons d’édition. Les éditeurs viennent chercher la rencontre, l’information, le retour d’expérience, la bonne pratique. Certes les grandes maisons d’édition ont des services juridiques, de distribution, de marketing déjà internalisés, mais c’est au sein de notre collectif et de la confrontation des idées que naît l’innovation. Elle est là l’intelligence de notre syndicat. Pour les plus petites maisons d’édition, comme pour les plus grandes, il élargit les perspectives.

 

C’est au sein de notre collectif et de la confrontation des idées que naît l’innovation.

 

J’ai des exemples concrets en tête. Nous travaillons sur une plate-forme facilitant les relations des éditeurs avec les auteurs, les fournisseurs – papetier, imprimeur, distributeur, compositeur. L’expérience des plus grandes maisons a servi les plus petites. Nous avons testé avec le groupe Jeunesse des rencontres en région. Le résultat est intéressant et les groupes des éditeurs de livres de culture scientifique et religieux voudraient faire la même chose.
L’exemplarité joue un rôle important.

Quelles sont les innovations que vous défendez aujourd’hui au SNE ?

Nous poussons fortement le numéri que, et plus précisément, en faveur du développement d’un même langage, d’une technologie commune, de façon à permettre à l’ensemble de la profession d’avoir accès à la même plate-forme de distribution numérique. Nous définissons des normes et des formats. Nous œuvrons également à la mise en place de formats numériques dits « interopérables » lisibles sur différents appareils de lecture dont les liseuses, les tablettes, les smartphones, mais également les appareils en braille ou de retransmission vocale pour les personnes aveugles ou malvoyantes. Des formats qui, contrairement aux formats dits « propriétaires » n’enferment pas le lecteur dans l’univers d’acteurs globaux tels qu’Amazon. 

Un autre de nos chantiers est celui du livre indisponible, c’est-à-dire le livre qui n’est plus commercialisé. Nous avons créé, sous l’égide de la Bibliothèque nationale de France, une société qui numérise les titres indisponibles au catalogue ; il y en a plus de 500 000.

50 000 seulement ont été numérisés à ce jour. Ces livres indisponibles sont une nouvelle manne pour les maisons d’édition et constituent une richesse patrimoniale inestimable.

 

En parallèle, nous poursuivons l’expérimentation du prêt numérique en bibliothèque. A ce jour, presque 100 000 titres sont disponibles. Nous voulons comprendre cette nouvelle pratique sous l’angle socio-économique pour que l’accès au livre numérique en bibliothèque se développe sans porter préjudice à la vente de livres numériques aux particuliers. Nous travaillons de concert avec les bibliothèques et les libraires, ce qui souligne une nouvelle fois l’importance de consulter toute la chaîne de l’édition.

Nous présenterons ces innovations et d’autres aux prochaines Assises du numérique le 16 novembre prochain.

 

Nous militons pour une clarification du statut d’éditeur de livre.

 

Le SNE porte aussi l’innovation au niveau législatif. Nous sommes très actifs au niveau européen où le sujet majeur est la réforme de la directive droit d’auteur. Après deux ans de plaidoyer, une 1re mouture sera présentée le 21 septembre prochain et la France y a largement contribué. Notre première satisfaction est d’avoir réussi à sensibiliser les commissaires et décideurs européens aux vraies réalités de nos métiers de l’édition.
Nous militons pour une clarification du statut d’éditeur de livres, qui dans le texte existant n’est jamais reconnu comme tel. On parle bien des ayant-droits naturels comme l’auteur ou le traducteur, mais pas de l’éditeur. Or il y a de plus en plus de contentieux au niveau de la Cour européenne où l’on conteste l’existence du statut d’éditeur, mettant en péril la profession si l’on n’y prend pas garde.
 

 

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Les éditeurs européens, pas tous égaux face au boom de la rentrée scolaire
Les années de réforme de l’enseignement ont un effet très bénéfique sur le secteur de l’édition scolaire, à condition de s’appliquer à l’ensemble du territoire. Prenons l’exemple de l’Espagne et de l’Allemagne. Presque chaque province, état fédéral etc. a son propre programme d’enseignement, poussant les éditeurs scolaires à sortir différents produits sur de petits volumes. Le boom des rentrées n’est donc pas le même qu’en France où tout est davantage centralisé, permettant aux maisons d’édition scolaire de tirer sur des volumes plus importants. 

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