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Obsolescence programmée : la France moteur en Europe pour faire meilleure impression

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9 min

Consommateurs, pouvoirs publics, associations, designers, distributeurs : de plus en plus d’acteurs de la chaîne de valeur des imprimantes se mobilisent en France pour faire renouer avec le bon sens cet objet emblématique de notre quotidien 2.0.

Une imprimante 2D « verticale, robuste et réparable destinée aux professionnels qui travaillent avec les images. Bref, une machine qui dure longtemps pour des usages qui ne disparaîtront pas d’ici demain. » C’est avec ces mots que Paul Morin, ancien élève de l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), décrit Impro, l’imprimante écologique conçue dans le cadre de son projet de diplôme pour offrir une alternative aux consommateurs face la durée de vie dégradée des produits qui inondent le marché.

« Au lieu d’être dissimulés, les consommables – papier et encres – sont en dehors de la machine ce qui permet de visualiser immédiatement leur consommation, explique le jeune designer français sur son site web. De plus, l’alimentation en encre par réservoir (au lieu de cartouches) réduit la quantité de déchet tout en permettant l’usage d’encres aux couleurs non-standardsLa mécanique interne de la machine est dessinée pour être facile à comprendre, à entretenir et réparer. Les éléments sont distingués par leur agencement et le rôle signalétique des couleurs. Des tutoriels en ligne reprennent le même langage schématique pour expliquer les étapes de maintenance. »

Un vrai pied de nez aux grands fabricants d’imprimantes dont les produits, trop souvent encore, font s’arracher les cheveux des utilisateurs.

 

Haro sur l’imprimante

Pannes à répétition dès l’échéance de la période de garantie, complexité technique propre à décourager les plus bricoleurs, cherté des consommables et en particulier des cartouches d’encre qui coûtent parfois quasiment aussi cher que l’imprimante à l’achat – « malgré la composition de l’encre qui consiste principalement en un mélange de solvants et d’eau, le prix au litre rivalise avec celui d’un parfum de luxe ! », note l’association française HOP (Halte à l’obsolescence programmée) dans un rapport d’enquête détaillé…

43 kilos

C'est la consommation journalière en matières premières d’un Européen, soit 50 % de plus qu’il y a 30 ans.

Objet de critiques récurrentes depuis une petite décennie et la diffusion du documentaire « Prêt à jeter », ainsi que la multiplication des témoignages des consommateurs sur les sites spécialisés, l’imprimante cristallise aujourd’hui en France les débats sur l’obsolescence programmée et ses enjeux environnementaux autant qu’éthiques. Selon GreenIT.fr, l’allongement de 2 ans de la durée de vie d’une imprimante personnelle jet d’encre (estimée à 3 ans en moyenne), via une réparation ou une conception plus robuste, permettrait d’éviter deux tiers des émissions de gaz à effet de serre liées à sa fabrication.

Nombre de commentateurs dénoncent le modèle économique privilégié par les leaders du marché, qu’il importerait d’inverser en vendant plus cher des machines à la durée de vie allongée, et en rendant les consommables plus abordables.

Mais il semblerait qu’une nouvelle page soit en train de s’imprimer en France pour cet objet emblématique de notre quotidien 2.0.

 

Une prise de conscience au plus haut niveau

Dès 2015, la France s’est positionnée en pays précurseur avec la Loi sur la transition énergique qui fait de l’obsolescence programmée – définie comme « l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement » – un délit.

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C'est le nombre, en millions, de cartouches d'encre jetées chaque année en France.

Sautant sur ce nouveau tremplin juridique, l’association HOP a déposé en septembre 2017 une plainte visant les quatre leaders de la construction d’imprimantes personnelles, soupçonnés de programmer le blocage de leurs produits en affichant que les cartouches d’encre sont vides ou le tampon absorbeur en fin de vie, alors que ce n’est pas le cas.

Une première en France, qui a déjà eu un fort impact auprès des acteurs du marché même si la plainte est toujours à l’étude. « Notre action en justice a poussé Epson à sortir de son silence et surtout à tenter d’innover avec des imprimantes sans encre, témoigne Laëtitia Vasseur co-fondatrice et déléguée générale de HOP. Plus largement, les distributeurs ont pris conscience que l’obsolescence programmée était un vrai sujet d’intérêt pour les consommateurs et s’engagent désormais à apporter à leurs clients une information plus qualitative sur les produits qu’ils vendent. » La publication récente d’une note de réparabilité et d’un baromètre du SAV par le géant Fnac-Darty témoigne ainsi, selon HOP, « d’une volonté manifeste de changement de cap dans l’industrie ». « Les distributeurs sont le trait d’union entre les consommateurs et les fabricants, explique Laëtitia Vasseur : s’ils commencent à s’emparer du sujet, par effet de ricochet ils vont demander des comptes aux industriels et les pousser à s’améliorer.

« Pour autant, nous attendons encore beaucoup des fabricants pour qu’ils proposent des produits plus durables,  plus réparables et plus robustes, qui aillent dans le sens du développement durable et pas seulement dans le sens du développement technologique, comme on le voit encore sur nombre de produits électroniques. Si ces acteurs ne montent pas au créneau, s’ils ne changent pas radicalement leurs méthodes d’obsolescence, de (sur)production et (sur)pollution, nous allons droit dans le mur. »

 

L’écosystème français mobilisé

Afin de changer définitivement la donne, les initiatives se multiplient en France pour montrer qu’un autre modèle économique est possible.

Chaque année, une école comme l’ENSCI, dont est diplômé Paul Morin – lauréat 2018 de l’Étoile de L’Observeur du design dans la catégorie « Mutations écologiques » –, voit sortir de ses rangs des designers à la fibre environnementale : avant l’imprimante durable, un autre élève avait inventé en 2015 une machine à laver « increvable », conçue pour durer 50 ans car entièrement démontable.

« Il y a un vrai engouement des jeunes designers français sur ces questions, observe Laëtitia Vasseur. C’est encourageant car l’obsolescence programmée, on ne le dit pas assez, est aussi un problème de design. Ces innovations tirent tout le marché vers le haut. Après, il faut que les projets des designers soient suivis par les fabricants : que les belles idées sur le papier se transforment en des objets industriels. » C’est ce à quoi s’attelle actuellement Paul Morin au sein de French Bureau, un collectif de jeunes entrepreneurs résolus à bâtir une « économie positive », en développant, dans le cadre d’une startup, un prototype fonctionnel d’Impro qui soit aussi open source.

Autre réponse made in France exemplaire à l’obsolescence programmée : la croissance fulgurante de Printerre, une entreprise à but social spécialisée dans le reconditionnement d’imprimantes, la maintenance de systèmes d’impression, la vente de consommables informatiques et d’imprimantes, et qui emploie plus de 80 % de travailleurs en situation de handicap.

Un mouvement est en marche dans la société française. En trois ans d’existence, l’association HOP a elle-même mobilisé plus de 36 000 citoyens autour des questions posées par  l’obsolescence programmée. « Le sujet a atteint une certaine maturité en France, témoigne Laëtitia Vasseur. Notre pays est aujourd’hui moteur pour le faire valoir dans les directives européennes qui vont être ensuite traduites chez nous. C’est un moyen puissant pour inciter les entreprises à aller dans la bonne direction. »


L’enjeu écologique de l’obsolescence programmée en chiffres

La consommation journalière en matières premières d’un Européen s’élève à  43 kg par jour, soit 50 % de plus qu’il y a 30 ans.

Quantité de déchets de cartouches d’impression en France : environ 70 millions de cartouches jet d’encre et 11 millions de toners par an.

La fabrication d’une imprimante personnelle jet d’encre émet 250 kg équivalent CO2 de gaz à effet de serre et nécessite 1187 litres d’eau.

Source : HOP, « Imprimantes : cas d’école d’obsolescence programmée ? », Rapport d’enquête sur les enjeux et solutions en matière d’imprimantes et cartouches, septembre 2017.


Résumé de l’article

Objet de critiques récurrentes depuis une décennie, l’imprimante cristallise en France les débats sur l’obsolescence programmée et ses enjeux environnementaux autant qu’éthiques. Dès 2015, la France s’est positionnée en pays précurseur au sein de l’Europe avec la Loi sur la transition énergique qui fait désormais de l’obsolescence programmée un délit. Sautant sur ce nouveau tremplin juridique, l’association française HOP (Halte à l’obsolescence programmée) a déposé il y a un an une plainte visant les quatre leaders de la construction d’imprimantes personnelles. Une première en France, qui a déjà eu un fort impact auprès des acteurs du marché et encourage une nouvelle génération d’entrepreneurs à innover pour développer des alternatives et repenser le modèle économique de cet objet emblématique de notre quotidien 2.0.


Crédit photo : Paul Morin

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