« Le plus intellectuel de tous les peuples » : c’est ainsi que Sudhir Hazareesingh, l’historien britannique,  perçoit les Français dont il scrute la vie politique et culturelle depuis quatre décennies. Son livre : Ce pays qui aime les idées (Flammarion, 2015) peint avec brio l’histoire d’une « passion » spécifiquement française, terreau de notre exception culturelle mais aussi d’une peur enracinée du déclin. Les Français, amoureux des idées… jusqu’à en perdre la tête ?

 

Au vu de ses innombrables facettes, dresser le portrait du « génie français » est un défi que seul un observateur étranger pouvait oser relever. Professeur à Oxford né à l’Île Maurice, Sudhir Hazareesingh en identifie cinq traits : « Premièrement, la double façon dont [la pensée française] se rattache à l’Histoire : par ses substantiels éléments de continuité, d’une part, et par sa référence constante au passé comme source de légitimation ou de démarcation, d’autre part. Deuxièmement, son attachement à la nation et à l’identité collective, objets de débats incessants […]. Troisièmement, son extraordinaire intensité : les idées comptent aux yeux des Français, au point que, dans certaines circonstances, on puisse mourir pour elles. Quatrièmement, la conviction que la communication de connaissances spécialisées à un large public fait partie intégrante de l’activité intellectuelle. Cinquièmement, […] le jeu incessant entre le registre de l’ordre et celui de l’imagination – ou, pour incarner cette opposition, entre la froide linéarité de Descartes et l’exubérance débridée de Rousseau. »

Si les Français, aux yeux du monde, passent pour être arrogants, donneurs de leçons, râleurs voire ingouvernables, c’est pour toutes ces raisons à la fois ! Parce qu’ils nourrissent une vive aspiration à l’universel, qu’ils ont foi en une « certaine idée de la France » et de sa grandeur. Parce qu’ils ont à cœur l’exercice de la dispute et de l’esprit critique. Parce qu’ils ont l’art d’inventer des concepts qui séduisent au-delà de l’Hexagone – du socialisme au structuralisme, en passant par la figure même de « l’intellectuel » !

 

Grandeur et pessimisme

Cet amour unique pour les abstractions, nous dit Sudhir Hazareesingh, est paradoxalement le terreau d’un pessimisme également singulier. Tels des amoureux qui ont peur de perdre, les Français ont cette irrépressible tendance « à passer d’une représentation positive à une conception négative de la même réalité ».

Si le déclinisme gagne aujourd’hui du terrain – devenant même chez certains « une idée fixe » –, il n’a en réalité rien de nouveau : « depuis l’ère postrévolutionnaire, […] les élites françaises ont régulièrement été saisies d’angoisse face à l’avenir » ; en France, l’antimodernisme comme « le désespoir progressiste » ont une longue histoire. Les sombres visions qui prospèrent autour de la situation actuelle du pays, de ses perspectives d’avenir, ne font au fond que refléter « la tendance des intellectuels hexagonaux » à raisonner de façon « holistique » et à accepter le déclin « comme un fait acquis », à le traiter « en termes psychologiques et, par conséquent, à l’analyser comme un état subjectif plutôt que comme un problème à résoudre de façon empirique, en s’appuyant sur des faits et des statistiques. »

 

Contre l’idée du déclin, la réalité des faits

Certes, en ce début de XXIe siècle, la France est confrontée – comme toutes les grandes nations industrialisées – à une délicate transition politique et culturelle. Mais il n’empêche : nombreuses sont encore les manifestations de l’incomparable vivacité de la vie intellectuelle en France, assure Sudhir Hazareesingh.

Nos compatriotes « demeurent extrêmement attachés à leur culture. Près de trois mille festivals d’importance sont organisés chaque année », sans compter « l’extraordinaire succès des Journées du patrimoine » et l’engagement du ministère de la Culture, dont le budget « reste considérable comparé à celui de la plupart des autres pays européens ». En outre, « la passion des Français pour les livres se porte bien » et les intellectuels « occupent toujours une place significative dans la sphère publique française » : ils sont « plus nombreux que dans les autres pays développés » et « le volume de leur production (livres, essais, pamphlets) est remarquable. » Autre signe qui ne trompe pas : « L’écriture est encore très largement considérée comme […] un moyen de relier l’élite et le peuple et de renforcer le sentiment de citoyenneté. » Par ailleurs, à l’encontre de l’idée reçue d’un repli sur soi, le succès de revues comme Books souligne combien « la culture française est, à bien des égards, plus ouverte et transnationale que jamais ».

D’où le paradoxe fréquemment relevé à l’endroit des Français : s’ils se montrent « majoritairement pessimistes quant à l’avenir collectif de leur nation (et beaucoup plus pessimistes que presque tous les autres Européens) », lorsqu’on leur « demande s’ils sont personnellement heureux, une très large majorité d’entre eux  (près de 80 %) répondent affirmativement. » Nouvel exemple de cet écart entre représentations et réalité qui colle à l’âme française, et unit sous une même complexité « un peuple intellectuel, lyrique et pugnace, énergique et impatient, empli de générosité, de fierté et d’un insatiable désir de perfectibilité. »

 

Photo Astrid di Crollalanza © Flammarion

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