Comment l’Ecole normale supérieure cultive l’excellence
Crédit photo : ENS
Enseignement

Comment l’Ecole normale supérieure cultive l’excellence

par

EnseignementComment l’Ecole normale supérieure cultive l’excellence

Classement après classement, d’un prix international à un autre, la rue d’Ulm continue de marquer de son empreinte l’enseignement et la recherche et fait rayonner la France. Rencontre avec son directeur, Marc Mézard.

Dans les classements de référence des meilleures écoles et universités au monde, l'ENS fait figure de "numéro un" français. À quoi tient selon vous cette performance ?

Marc Mézard : L'ENS apparaît effectivement dans les tout premiers rangs des institutions universitaires françaises dans la plupart des classements internationaux, quels que soient leurs critères, et c’est un motif de satisfaction. Cela tient pour beaucoup à la qualité de notre recherche, aux distinctions que reçoivent nos chercheurs et à leur réputation mondiale. Cela tient aussi à la qualité de nos formations, puisque la performance des anciens élèves est souvent un critère. Mais, s’il faut lire ces classements, il ne faut pas leur donner une importance trop grande. Par exemple, ils présentent de nombreux biais et ne prennent pas en compte des pans entiers de notre recherche, comme les sciences humaines et sociales, pour lesquelles le rayonnement de l’ENS est important.

 

Comme l'a révélé une étude récente publiée par deux chercheurs américains, l'ENS domine le classement mondial des établissements producteurs de Prix Nobel, devant Harvard ou Caltech. Qu’est-ce que cela vous inspire ?  

M.M : Deux fois plus de Nobel par étudiant qu’à Harvard, quatre fois plus qu’à Cambridge, nous pouvons en être fiers. Cela traduit la qualité du recrutement ainsi que la qualité de la formation, au plus près de la recherche de pointe, avec un accompagnement individualisé par des tuteurs. En fait, c’est surtout pour nos étudiants que ce type de classement me réjouit. C’est une source d’inspiration et de motivation pour eux. On peut leur dire, osez, c’est possible ! Et espérer qu’à leur tour, ils iront repousser plus loin les frontières des savoirs.

 

Deux fois plus de Nobel par étudiant qu’à Harvard, quatre fois plus qu’à Cambridge, nous pouvons en être fiers.

 

L'ENS vous semble-t-elle représentative de ce qu'on a coutume d'appeler l'esprit français ?

M.M : Si vous entendez par là que l’École reste un lieu phare des humanités classiques, où l’on cultive cette tradition d’exigence intellectuelle qui fait du normalien une plume souvent prisée des cabinets ministériels, du réseau diplomatique ou de la presse, c’est certain. Mais si par esprit français , vous faites référence à un certain conservatisme, ce n’est évidemment pas le cas. L’École normale supérieure a beaucoup changé ces dernières années. Notre recrutement d’étudiants s’est diversifié, nous avons maintenant un tiers des normaliens qui entrent à l’Ecole par un concours « étudiant », sur dossier, projet et entretien. Notre place au sein de l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL) nous a permis de faire évoluer l’offre de formation comme les thématiques de recherche. Nous avons lancé plusieurs chaires de recherche avec du mécénat d’entreprise, ce qui est une révolution pour l’ENS. Quant à l’esprit que véhicule l’École, il est tout autant français qu’européen ou international. L’École est très ouverte sur le monde. Nos étudiants organisent à l’ENS une « Semaine arabe », une « Semaine italienne », une « Semaine asiatique ». Quant à la science, elle ne connaît pas de frontières.

 

Pensez-vous que la pluridisciplinarité donne des atouts particuliers aux normaliens, littéraires comme scientifiques, qui ont fait le choix du privé, comme semble d'ailleurs l'illustrer l'implication et le succès d'un nombre croissant d'entre eux dans la création de start-up ?

M.M : Le fait d’assigner les étudiants dans des cases correspondant à leur filière de formation a quelque chose de très français, quand d’autres pays acceptent qu’on puisse faire de la finance en partant d’un doctorat d’histoire médiévale. Les choses commencent à bouger, mais c’est long. On commence à se rendre compte, et nombreux sont les chefs d’entreprise qui me le confirment, que les profils les plus intéressants sont souvent les plus généralistes, que ce sont ces profils qui disposent d’une capacité d’anticipation, d’adaptation, d’argumentation, d’innovation. La formation pluridisciplinaire délivrée à l’École, et que nous avons encore consolidée depuis la rentrée 2016 dans le cadre de la réforme de notre diplôme, va dans ce sens. Elle sera à même de faire réussir les normaliennes et les normaliens qui souhaiteraient non pas s’engager dans la recherche, mais dans la haute fonction publique, ou faire carrière dans des entreprises publiques ou privées.

 

L’esprit que véhicule l’École est tout autant français qu’européen ou international. L’École est très ouverte sur le monde. 

 

Pouvez-vous nous parler de PSL et du rôle qu'y joue l'ENS ?
M.M :
L’université PSL a été essentiellement créée à partir d’un constat ; plusieurs des institutions universitaires françaises disposent d’une excellente image à l’étranger mais ne sont pas toujours capable de capitaliser sur cette bonne perception, pour se développer à l’international. C’est le cas de l’ENS, qui est perçue, on l’a évoqué en parlant des classements tout à l’heure, comme une institution de haute qualité, de grande valeur, très reconnue. Mais nous ne pouvons pas ouvrir d’antenne à l’étranger, pour y former des étudiants et repérer les meilleurs ; nous n’avons pas les moyens de fonder des laboratoires de recherche délocalisés ni de concurrencer certaines grandes universités mondiales dans la course au recrutement des meilleurs enseignants-chercheurs. En additionnant leurs forces, en mutualisant leurs compétences, les établissements qui composent PSL, et qui sont tous des établissements de très haut niveau, seront plus à même de faire face à ce défi. Nous avons d’ailleurs déjà commencé en proposant des programmes de formation d’un genre nouveau, et des programmes de recherche dotés de moyens importants. Il faut aller plus loin encore, tout en conservant la spécificité de chacun des établissements, et c’est la voix que porte l’ENS à l’intérieur de PSL.

 

En quelques mots, quelle est votre vision de l'avenir de l'enseignement supérieur français ?

M.M : Il est difficile de lire dans le marc de café mais il est certain que l’enseignement supérieur français va devoir faire face à plusieurs enjeux de taille dans les années qui viennent. On a déjà parlé du défi international et de la capacité des institutions françaises à penser de nouvelles formes de coopération pour peser dans la compétition internationale des institutions et des savoirs. Le deuxième défi est naturellement celui de la démocratisation de l’enseignement supérieur, de l’accès de nouvelles générations, plus nombreuses, à des formations de qualité, ce qui pose la question de l’ouverture sociale de nos institutions, au-delà des déclarations d’intention, notamment pour le renouvellement des viviers pour la formation de nos élites. Il y a enfin toute une série d’enjeux de civilisation – je pense en particulier à la question de la transition énergétique, mais aussi à la manière de repenser la société, le travail, le rapport à la connaissance – qui imposent à nos sociétés d’investir aujourd’hui massivement dans l’enseignement supérieur et la recherche pour être à même de préparer au mieux la société de demain. C’est naturellement aux pouvoirs publics de le comprendre, mais c’est au monde universitaire de savoir comment faire entendre cette nécessité, de façon constructive.

Chargement …