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Les forêts couvrent près de 96% du territoire guyanais et recèlent une biodiversité exceptionnelle, qui compte parmi les plus riches au monde.
Biochimie
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Mariana Royer : et si l’avenir de la planète s’inventait en Guyane ?

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9 min

À 38 ans, la phyto-chimiste Mariana Royer voit grand pour la Guyane française : inventrice d’un concept de valorisation des molécules issues des arbres pour l’industrie cosmétique, l’enthousiaste fondatrice des laboratoires Bio ForeXtra cherche aujourd’hui à développer une filière locale d’ingrédients naturels sur sa terre natale. Un projet d’avenir au bénéfice de ce territoire d’Outre-mer au potentiel sous-exploité, qui pourrait inspirer nombre de régions du monde.

Mariana royer

Mariana royer, par AdminLetsGo

Comment est née votre idée de valoriser le génie de la forêt auprès de l’industrie cosmétique ?

Mariana Royer – Ma thèse de chimie m’a donné l’occasion de retourner en Guyane après des études aux États-Unis et d’y découvrir le monde fabuleux des arbres : leur extrême intelligence, leur technologie, cette société collaborative incroyable que constitue la forêt. J’ai appris à toucher la matière, et réalisé combien le bois était bien plus qu’un matériau.

J’ai eu ensuite l’opportunité de partir en post-doctorat au Québec, à un moment charnière pour cette province puisque nous étions en 2009, alors que la crise économique battait son plein aux États-Unis dont dépendait beaucoup l’industrie du bois canadienne : de nombreuses scieries ont dû fermer alors et les autorités québécoises se sont demandé comment mieux valoriser, au-delà du bois d’œuvre et du papier, cette ressource stratégique – 60 % du territoire est recouvert de forêts. C’est ainsi que le laboratoire où je travaillais s’est vu donner un mandat de recherche et d’étude de marché dans le domaine de la biomasse, qui concerne toutes les parties de l’arbre laissées pour compte par l’industrie une fois que le bois est coupé. Dans ce cadre, j’ai été amenée à lire beaucoup sur les traditions autochtones d’utilisation des arbres, des écorces en particulier, et en étudiant comment les marchés de la cosmétique et de la nutraceutique[1] intégraient les ingrédients naturels dans leurs formules, j’ai réalisé que les extraits de bois avaient un potentiel énorme de ce point de vue.

À l’issue de mon post-doc, j’ai enchaîné durant un an les conférences au Québec pour convaincre les acteurs de ces deux industries qui ne se parlaient pas de créer un pont entre elles, grâce à une entreprise spécialisée dans l’extraction des molécules issues de la biomasse forestière. Finalement j’ai compris qu’on n’était jamais mieux servi que par soi-même et j’ai fondé en 2013 les laboratoires Bio ForeXtra !

 

Qu’est-ce qui vous a conduite à aller plus loin, et implanter votre activité en Guyane pour y développer une filière d'ingrédients naturels ?

M. R. – Le modèle que j’ai mis en place au Québec m’a fait réaliser que pour que les projets d’upcycling[2] des matières naturelles fonctionnent de manière durable, il fallait créer des chaînes de valeur depuis la ressource jusqu’au marché. Avec Bio ForeXtra, nous avons ainsi établi des collaborations avec des scieurs québécois pour récolter leurs écorces et leur permettre de diversifier leur marché, puis avec une coopérative forestière pour préparer ces résidus de bois avant l’extraction des matières actives destinées aux fabricants cosmétiques, dont nous organisions ensuite la distribution.

Très vite, j’ai eu envie de reproduire ce modèle d’industrie intégrée en Guyane, à travers un projet européen porté par le Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD). Bio ForeXtra ayant été rachetée au bout de 5 ans par une multinationale américaine spécialisée dans les ingrédients cosmétiques, qui cherchait à se positionner sur le sourcing écoresponsable, j’ai créé une nouvelle structure, Bio Stratège, pour poursuivre cette mission.

Je l’ai surtout étendue car la Guyane, recouverte à 90 % de forêt, recèle une biodiversité incroyable : mon objectif est désormais de soutenir le développement d’une filière d’ingrédients naturels au sens large, en valorisant la biomasse forestière mais aussi certaines ressources agroforestières ainsi que des agroressources locales, des plantes, des fruits, méconnues dans le monde. L’idée est de permettre à la Guyane de se développer économiquement de façon durable, au-delà des revenus de court terme que pourraient lui amener une montagne d’or ou des réservoirs de pétrole, grâce à la mise en valeur écoresponsable de son immense potentiel végétal. Je ne veux pas que la Guyane se contente de récolter des plantes : je veux qu’elle développe une expertise locale de valorisation des ressources renouvelables spécifiques au territoire, en y implantant un laboratoire spécialisé dans l’éco-extraction du végétal, la calibration des extraits et la standardisation avec les requis des marchés d’application, afin de viser aussi bien l’industrie cosmétique que la nutraceutique, la pharmaceutique ou même le phytosanitaire, qui a besoin aussi de prendre le virage vert. C’est comme cela qu’on créera de la valeur ajoutée sur le territoire.

 

Pourriez-vous faire profiter d’autres territoires de vos innovations ?

M. R. – Bien sûr, ce modèle s’applique partout où il y a une biodiversité et une volonté de maintenir cette biodiversité en mettant en place une économie verte. Le savoir-faire développé en Guyane pourrait tout à fait s’exporter en s’adaptant aux spécificités de chaque territoire.

J’ai participé en février dernier à un colloque sur l’engagement des femmes d’Outre-mer organisé au Sénat : j’y ai rencontré des personnes extraordinaires, notamment venues de Mayotte où la plupart des agriculteurs sont des femmes et qui ont justement cette volonté de valoriser leurs produits spécifiques.

 

Qu’est-ce qui fait la French Touch de votre projet ?

M. R. – La France a 40 ans d’avance sur le savoir-faire de l’extraction végétale, sur la haute qualité des matières premières fabriquées. Nos standards sont reconnus dans le monde entier et je veux démontrer qu’on est capable en Guyane de perpétuer cette culture.

 

À l’heure où les profils de femme manquent cruellement au milieu scientifique français , en quoi votre parcours est-il inspirant ?

M. R. – Il démontre qu’avec de la persévérance, on peut aller au bout de ses rêves, aussi ambitieux soient-ils. On m’a souvent dit que je voyais trop grand, mais en gravissant les étapes une à une, en apprenant à parler business dans un monde très masculin, à mettre le poing sur la table, à grandir de mes erreurs, à ne jamais perdre de vue la mission qui est la mienne – cette collaboration avec les arbres qui me donne toujours des frissons à chaque fois que j’en parle –, je suis parvenue bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer.

 

Diriez-vous que l’avenir de la planète, au regard de la crise écologique actuelle, est entre les mains des femmes ?

M. R. – Oui ! Ce qui m’a frappée lors de l’événement au Sénat, c’est que parmi toutes les femmes qui ont témoigné, dont certaines sont des chefs d’entreprise à succès, qui génèrent des capitaux d’importance, aucune n’a parlé d’argent. La plupart ont parlé des attentes de la société, de l’environnement, de leur passion, de leur mission, de leurs croyances, de leur famille… C’est ce qui m’amène à penser que le changement passera par l’accès des femmes au pouvoir, parce que nous avons une autre approche de ce qu’est la création, la vie, et de l’impact sur les générations futures.

 

[1] Concerne les produits fabriqués à partir d'aliments et vendus sous forme médicinale (pilules, poudres, etc.).

[2] « Action de récupérer des matériaux ou des produits dont on n’a plus l'usage afin de les transformer en matériaux ou produits de qualité ou d’utilité supérieure. On recycle donc "par le haut". » (Source : Wikipédia)


Résumé de l’entretien

Amoureuse de cette matière intelligente que constituent les arbres, la biochimiste Mariana Royer entend offrir à la Guyane française la filière qui lui assurera enfin un avenir durable. Son projet : implanter sur sa terre natale un modèle éprouvé au Québec de filière intégrée de transformation de la biomasse forestière à destination de l’industrie cosmétique, en l’étendant à toutes les ressources végétales renouvelables recelées par ce territoire à la riche biodiversité, et en diversifiant ses marchés d’application. Un parcours inspirant qui démontre tout le potentiel économique d’un regard renouvelé sur la nature et ouvre des perspectives pour nombre de régions du monde.

 

 


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