Philippe Bilger fait l’éloge de la splendeur de la parole française
Littérature

Philippe Bilger fait l’éloge de la splendeur de la parole française

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LittératurePhilippe Bilger fait l’éloge de la splendeur de la parole française

Avocat général à la Cour d’Appel de Paris pendant plus de vingt ans, Philippe Bilger est un homme de parole et de plume. Il a fondé l’Institut de la Parole. Dans son dernier ouvrage La parole, rien qu’elle (éditions du Cerf), il dit son amour exigeant de la langue française et de ses meilleurs artisans.

Où en est l’art de la conversation à la française ?

Philippe Bilger : En chute libre. Parce que sa pratique au meilleur exige une maîtrise du langage, la possession d’une culture générale, un don de l’écoute, l’attention à autrui et la capacité trop rare de savoir, pour l’intérêt de tous, passer du particulier au général. La conversation n’est plus un art parce qu’elle est faite de plus en plus avec des monologues juxtaposés. On n’échange pas, on ne converse plus, on attend de parler à son tour avec une impatience non dissimulée. La modernité a enfermé les êtres dans leur couloir et je suis frappé, par exemple lors de dîners, comme on n’a plus le souci de l’universel – parler à tous et pour tous – en ne s’adressant qu’à un seul. Le déclin de la conversation comme la preuve et la conséquence du délitement de la politesse.

 

Quels sont les écrivains français qui incarnent le mieux selon vous le génie de la parole ?

P.B : Tant d’écrivains ont du talent, voire du génie, qu’il est difficile d’arbitrer entre eux pour la beauté de l’écriture, la splendeur de la parole. Je conçois qu’on puisse distinguer la première et la seconde. Il me semble que les Humanités, la richesse du latin et du grec ont façonné un type d’écriture qui, si proche de la scansion de la parole, mériterait d’être lu à voix haute. Je songe à ces auteurs, Bossuet, La Rochefoucauld, Corneille, Chateaubriand ou Montherlant, qui me paraissent, avec d’autres qu’il serait trop long de citer, avoir porté au plus haut cette singularité d’une oralité écrite. Ecrire comme on parle n’est beau que si l’élégance de l’écriture vient offrir un écrin à la puissance de la parole.

 

Une figure d’orateur dans l’Histoire vous a-t-elle particulièrement inspiré ?

P.B : L’éloquence révolutionnaire a toujours eu, à mes yeux, si j’ose dire, ses lettres de noblesse. Danton, sa fougue, son impétuosité, cet élan de la volonté, cette puissance de l’énergie traduits dans une langue parfaite, un modèle. Plus tard, Jean Jaurès dont les discours n’ont pas vieilli, emplis d’intelligence, de culture et d’humanisme. Un régal au-delà des clivages politiques. L’Histoire, par le mélange d’incandescence et d’urgence qui la constitue en certaines de ses périodes, sollicite les talents et les verbes impérieux, les forces de la conviction et de l’argumentation, l’inventivité du vocabulaire, de flamme et de feu. L’éloquence judiciaire, en forçant, peut aussi répondre à cette question.  

 

La plus belle parole que vous ayez entendue dans une cour d’assises ?

P.B : J’en ai entendu tant du côté de la défense ou des parties civiles que la sélection est inconcevable. Je prends le risque de choisir une citation de Madame de Staël dite en cour d’assises et qui s’applique parfaitement à un monde dont les voix étaient parfois impuissantes ou imparfaites. « La parole n’était pas son langage ».

 

Vos mots préférés de la langue française sont…

P.B : Mélancolie, aurore, espérance, passion, nostalgie, désirer … J’arrête là mais dans l’allégresse comme dans la tristesse, pour les choses ou les êtres, tant de mots doux ou durs, forts chacun à leur manière !

 

Trois mots pour dire votre vision de la France

P.B : Un déclin, une résistance, une victoire.

 

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