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Pour Eric Ruf, la Comédie-Française, c’est la France !

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CulturePour Eric Ruf, la Comédie-Française, c’est la France !

Fondée en 1680, elle abrite la plus vieille troupe de théâtre du monde – et la seule en France - et occupe une place à part dans le paysage culturel français. La « maison de Molière » ne se contente pas d’être la gardienne du répertoire classique : elle innove en permanence, accueille de nouveaux auteurs, invite des metteurs en scène étrangers, etc. Rencontre avec Eric Ruf, l’administrateur général de la Comédie-Française, qui nous en dit plus sur cette vénérable institution tricentenaire pleine de vie et qui regarde beaucoup plus vers l’avenir que dans le rétroviseur.

Que représente pour vous la Comédie-Française ?

Par-dessus tout, la France ! Je vois d’ailleurs une belle proximité, une confusion sémantique pleine de sens, entre la Comédie-Française et l’Académie Française. A la Comédie-Française, il y a des gens qui s’occupent de la mémoire, de l’activation de la mémoire ; ils le font de manière organisée, professionnelle, mais aussi avec beaucoup de passion. Et je trouve cela très rassurant. De même que je trouve rassurant que les membres de l’Académie s’occupent des mots, les fassent vivre, en fassent rentrer de nouveaux dans le dictionnaire. La France est là aussi, avec sa langue, sa mémoire, son génie propre.

 

L’image de la Comédie-Française, comme celle de l’Académie d’ailleurs, n’est-elle pas celle d’une vieille dame guindée, certes respectée, mais intimidante et un peu poussiéreuse ?

Cette image ne correspond pas à la réalité. D’ailleurs, le jeune public plébiscite nos spectacles, et nos spectateurs de tous âges et de tous horizons sont extraordinairement ouverts à la nouveauté – dans les textes, les interprétations, les expériences scéniques, etc.

Les grandes oeuvres du répertoire nous parlent, nous titillent, ne nous laissent pas en repos. Elles nous questionnent sans fin ; mais en retour nous devons les revisiter et nous remettre en question en permanence dans notre manière de les approcher, de les comprendre, de les donner à voir …

 

Si la Comédie française, c’est la France, alors aucun regard étranger n’a droit de cité en son sein ?

Tout au contraire ! Ce sont souvent les metteurs en scène étrangers qui réveillent le mieux notre langue, comme l’a fait par exemple Bob Wilson avec les Fables de La Fontaine. Ils  réinterprètent magistralement notre répertoire, sans se laisser impressionner par l’espèce de dimension sacrale qui peut parfois nous arrêter, nous autres Français. A la Comédie-Française, nous savons tout ce qu’ils peuvent nous apporter et je fais le maximum pour les faire venir malgré la difficulté inhérente à notre spécificité, à savoir qu’ils ne peuvent pas « importer » un spectacle joué ailleurs et le monter avec d’autres comédiens que ceux du Français. Mais ils découvrent vite que notre troupe est remplie d’acteurs assoiffés de nouveauté, gourmands de toutes les audaces artistiques. D’où de magnifiques collaborations avec, par exemple, l’Américain Bob Wilson pour La Fontaine, la Suissesse Lilo Baur avec Garcia Lorca, le Bulgare Galin Stoev pour le Tartuffe, ou encore, last but not least, le Flamand Ivo van Hove, qui, après avoir signé le dernier spectacle de Bowie à Broadway fin 2015, a adapté Les Damnés de Visconti à Avignon avec la troupe du Français. La Comédie-Française n’a vraiment rien d’un village gaulois !

 

Conjuguer tradition et modernité, est-ce « l’arme secrète » de la Comédie française ?

Le répertoire, je le répète, a besoin d’être revisité, bousculé, « désacralisé ». A cet égard, on ne peut que s’inspirer de la grande liberté dont témoignent les Allemands ou les Russes avec leur répertoire. Remettre au centre la modernité du répertoire, c’est essentiel. Notre mission est de faire en sorte que le répertoire nous apparaisse dans tout son sens. Et d’exposer les oeuvres contemporaines comme des grands classiques. Sans oublier que c’est la mémoire du spectateur qui fait les grands spectacles. 

 

Existe-t-il une façon française de jouer au théâtre ?

Oui, il y a indéniablement un jeu à la française. On a beau faire évoluer nos écoles de théâtre, confronter les élèves comédiens aux styles de jeu étrangers, on repère qu’il y a quelque chose de très français, d’irréductiblement français dans notre manière de jouer. Et que je résumerai ainsi : la parole est séparée du corps. Notre théâtre est soutenu par les règles de la bienséance. La fameuse règle des trois unités est une exception française ! On ne tue jamais sur scène, au contraire de ce qui se passe par exemple dans Shakespeare.

Le théâtre romantique, nourri au bain shakespearien, a certes tenté de faire bouger les lignes, notamment avec Hugo qui appelait de ses vœux un théâtre « où il ne faut pas se tenir ». Et des metteurs en scène tels que Chéreau ou d’une autre manière Jérôme Savary se sont appliqués à réunir le corps et l’esprit, l’engagement physique et la parole, à imbriquer la parole dans le corps. Mais la séparation perdure, doublée d’une séparation entre théâtres publics et théâtres privés. Le vieux distinguo a la vie dure, entre d’une part un théâtre cérébral, engagé, politique, et d’autre part un théâtre du plaisir vite assimilé au théâtre de boulevard ! Or, je suis convaincu qu’il ne faut pas refuser la notion du plaisir. Au théâtre, elle est essentielle et première.

 

Le théâtre doit-il être engagé ?

Le soir de l’attentat de Charlie Hebdo, nous avons programmé Tartuffe. Quoi de mieux pour dénoncer les faux dévots, les coquins qui volent, mentent et vont jusqu’à tuer au nom de la religion ?

Après les attentats de novembre 2015, nous n’avons enregistré aucune baisse de fréquentation. Réflexe citoyen : les gens sont venus pour signifier qu’ils n’avaient pas peur, que la vie continuait et devait continuer.

Le théâtre est une clé de compréhension du monde, mais il n’est pas manichéen. Les grands auteurs posent les questions mais ne donnent pas les réponses. Ils nous donnent à réfléchir. Ils nous rappellent à quel point le monde et l’humanité sont complexes. En cela, oui, le théâtre est par essence engagé. On voit souvent des hommes et des femmes politiques à la Comédie-Française. Ils me disent que cela leur offre un moment de recul très précieux et des clés de compréhension, une autre manière de réfléchir et peut-être de se préparer à décider.

Le théâtre nous offre de vraies récréations où le temps est suspendu. Mais aussi du sens. Un peu comme le cinéma, mais en plus fort je trouve, parce que c’est en direct, avec des acteurs en chair et en os face à nous, et que chaque représentation est unique.

 

Les mutations technologiques sont-elles appelées à révolutionner le théâtre ?

Non, je ne le pense pas. La technologie va permettre par exemple de créer des avatars d’acteurs, tout comme on peut faire rejouer des chanteurs morts dans certains concerts. Mais cela n’aura jamais qu’un intérêt technologique, et non un intérêt de théâtre. Pourquoi ? Parce que le théâtre, c’est un individu qui se met devant d’autres individus dans un temps commun pour leur montrer comment ils vivent. Le théâtre a besoin d’incarnation, de présence palpable. Il est en lui-même de la réalité augmentée. Et puis il a rapport à l’enfance ; les gens viennent avec leurs biscottes d’enfance et font comme si ce qu’ils voient était vrai. Donc la technologie ne servira pas à grand-chose. Si elle éloigne ce que j’appelle « la bête humaine », quel intérêt ? Le théâtre, c’est de l’humain, de l’animal, de l’instinctif. Telle est la raison d’être de cette PME de 400 salariés et d’environ 25 corps de métiers, telle est la vocation de cette fabrique à spectacles et à spectateurs qui s’appelle la Comédie-Française et qui incarne si bien dans son domaine l’excellence française.

 

Crédit photo : Brigitte Enguérand

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