Les filleuls Frateli
Égalité des chances

Réussir en France : la méthode Frateli

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Égalité des chancesRéussir en France : la méthode Frateli

Il y a douze ans, Boris Walbaum fondait Frateli pour contribuer à bâtir une société où la réussite ne dépende pas des origines sociales, économiques ou culturelles. Depuis, l’association ne cesse de se développer et œuvre de façon concrète et multiforme en faveur de l’égalité des chances dans notre pays.

Comment est née Frateli ? Diriez-vous que c’était pour répondre à un problème français ?

Boris Walbaum – Disons que c’est un problème global, mais qui connaît une acuité particulière en France : nous sommes l’un des pays de l’OCDE où la corrélation entre le niveau de diplôme des parents et celui de leurs enfants est parmi les plus élevées. Autrement dit, contrairement à ce que pourraient laisser penser notre culture égalitaire, la gratuité et la qualité de notre système d’éducation, ou encore les écarts relativement limités entre les revenus, la France a un vrai problème d’inégalité des chances.

Face à ce constat, je me suis demandé ce que je pouvais faire à mon échelle pour aider à résoudre ce problème. À l’époque, j’avais 28 ans et j’étais conseiller en cabinet. J’ai réuni un groupe d’amis qui étaient, comme moi, avaient fait des études exigeantes et souhaitaient s’engager pour cette cause. Notre idée était simple : consacrer un peu de temps pour parrainer sur la durée (cinq ans en moyenne) de jeunes talents issus de milieux populaires, les aider à s’orienter dans l’univers complexe des études supérieures et à y révéler leur potentiel, jusqu’à l’insertion professionnelle.

 

Comment décririez-vous l’évolution de l’association depuis sa fondation ?

B. W. – Après trois ans d’aventure bénévole entre copains, nous sommes entrés dans une phase de professionnalisation et de croissance quantitative, afin de réduire le taux d’échec des parrainages (seul un sur deux fonctionnait efficacement) en organisant un suivi. Puis nous avons élargi notre action au-delà du parrainage, en développant une gamme de services destinés à répondre aux divers problèmes rencontrés par les filleuls : soutien méthodologique au début des études ; organisation d’événements culturels pour élargir leurs horizons ; financement de bourses pour qu’ils partent explorer le monde ; mise en place d’un campus d’été pour permettre aux jeunes de se rencontrer… Ces dernières années, trois nouveaux programmes ont été développés parallèlement au parrainage : « l’Envol, le campus de la Banque Postale », qui vise à créer des parcours d’excellence du collège aux études supérieures ; un programme d’aide à l’orientation à travers le « tour de l’Inspiration », qui mobilise nos filleuls pour aller témoigner dans les lycées, et la plateforme en ligne Inspire ; enfin, les Maisons Frateli, des résidences universitaires où les étudiants forment des communautés d’apprentissage, favorisant notamment le travail en équipe et l’apprentissage des compétences clés pour le XXIème siècle (gestion de projet, coopération, communication, leadership…).

Et nous avons encore plein d’idées ! Nous réfléchissons par exemple à développer un système de certification de ces compétences en valorisant les expériences extra-universitaires des étudiants. Nous travaillons aussi à développer le coworking entre étudiants entrepreneurs.

 

Êtes-vous capable de mesurer le rendement économique de votre engagement ?

B. W. – Il faut être très prudent avec ce type d’analyse, mais effectivement nous avons fait le calcul, en utilisant la méthode de l’OCDE qui consiste à mesurer le taux de rendement d’une année supplémentaire d’études supérieures. Ainsi, en demandant à nos filleuls et parrains si leur binôme, ou tout événement lié au cadre offert par Frateli, avait entraîné un changement de réussite, d’orientation ou d’insertion professionnelle, nous avons établi que notre association génère 14 euros de valeur économique par euro investi – sans parler même de la création de valeur sociale. Nos parrainages permettent de supprimer complètement l’inégalité des chances dans la réussite et l’insertion professionnelle : dès leur premier job, le temps d’accès à l’emploi et le revenu de nos filleuls sont les mêmes que pour des jeunes issus de milieux plus favorisés. Notre objectif est donc parfaitement atteint ! Nous nous sommes rendu compte aussi que grâce à notre programme d’aide à l’orientation, les vœux dans les filières d’excellence étaient doublés, ce qui n’est pas rien !

 

Quelle est la réussite dont vous êtes le plus fier ?

B. W. – Au-delà de ces chiffres, c’est sans doute lorsqu’une filleule m’a dit, lors d’un campus d’été : « C’est la première fois que je me sens chez moi quelque part. » De fait, la plupart des jeunes que nous aidons passent leur vie en transition : ils forment une communauté de voyageurs qui n’appartiennent pas tout à fait au monde d’où ils viennent, ni tout à fait au monde auquel ils se destinent, et se ressentent souvent comme des exceptions. Tout le sens de notre action est de permettre à ces talents de trouver un ancrage : de se rencontrer, de se reconnaître les uns dans les autres et de se construire une identité collective. C’est un point fondamental, et c’est une des plus belles découvertes que j’ai pu faire ces dernières années.

 

Si vous étiez ministre de l’éducation, quelle serait votre première mesure ?

B. W. – Décentraliser l’éducation nationale, comme le font déjà d’autres pays comme l’Espagne, l’Allemagne ou les États-Unis – qui ont d’ailleurs des ministères de l’éducation « tout court » !... Un des enjeux majeurs, et sans doute l’une des raisons  de l’inégalité des chances en France – une hypothèse de ma part –, est qu’on ne laisse pas le système éducatif s’adapter à ses territoires et à une population de plus en plus diverse, aux besoins toujours plus variés. Le monde de l’éducation a beau être en ébullition, notre système actuel bride l’innovation pédagogique qui vient d’en bas. À mon sens, c’est  paradoxalement par la différenciation qu’on créera l’égalité des chances, en libérant les énergies.

 

Comment voyez-vous la France dans 15-20 ans, quand la génération des filleuls Frateli sera sur le marché du travail ?

B. W. – Évidemment plus diverse dans ses approches et dans son rapport au monde, avec une élite moins homogène et technocratique que la nôtre, dont je fais partie ! La communauté Frateli va apporter de l’oxygène à notre pays. Je parle des filleuls qui accéderont à terme aux responsabilités, mais aussi, avant eux, des parrains qui les auront accompagnés : tous nous disent avoir acquis une vision différente de la réussite, liée à l’épanouissement et à l’engagement bien plutôt qu’à l’argent et au pouvoir ; tous ont opéré une prise de conscience sociale. Notre pays ne peut qu’y gagner.

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