maternite.jpg
Géographie
par

La France face au défi des distances

Vous lisezLa France face au défi des distances
10 min

Alors que l’actualité laisse à penser qu’il y aurait désormais deux France irréconciliables, la géographe Magali Reghezza-Zitt, co-directrice du Centre de formation sur l’environnement et la société de l’ENS, préfère convoquer le concept de la distance pour analyser les défis auxquels notre pays est confronté aujourd’hui.

La crise des Gilets jaunes a remis en lumière les fractures territoriales qui traversent le pays. Qu’est-ce que cet épisode de l’histoire nationale inspire à l’auteur de La France dans ses territoires ?

Magali Reghezza-Zitt – Beaucoup de travaux de collègues géographes et sociologues ont montré que les motivations comme la démographie des Gilets jaunes étaient beaucoup plus complexes que les oppositions binaires qui ont été présentées aux Français. Il ne s’agit pas d’opposer la France des villes contre celle des campagnes, ou la France des périurbains contre celle des banlieues. Les choses sont beaucoup plus nuancées que cela.

Ce qui se joue actuellement est intéressant car cela reflète la difficulté des chercheurs à rendre intelligible aux pouvoirs publics et aux médias les inégalités telles qu’elles ont évolué dans notre pays depuis quarante ans, dans leur complexité territoriale. Ceci n’est pas nouveau. Par le passé, on présentait déjà la France à partir de divisions arrêtées : la ligne Le Havre-Marseille, avec le nord industriel et le sud rural, les villes et les campagnes, les banlieues riches et les banlieues pauvres. Les inégalités sont très difficiles à appréhender car elles ne se territorialisent pas forcément ou parce que, selon l’échelle considérée (le pays, la région, le département, le quartier), on observe des nuances très fortes . On peut avoir dans une même rue, dans un même bâtiment, la plus grande richesse et la plus grande précarité. Or comme nos politiques publiques sont territorialisées – on va définir un périmètre et y appliquer une politique : les ZEP, les zones de reconversion d’habitat, etc. –, on se retrouve assez démuni pour appréhender la très forte hétérogénéité sociale par exemple.

L’idée d’assimiler la colère des Gilets jaunes à une révolte contre l’écologie est tout aussi absurde – la conscience écologique monte chez les Français, toutes les études le prouvent. Pour moi, les Gilets jaunes reflètent en revanche une notion qui intéresse beaucoup les géographes, qui est celle de la distance. La distance physique est un obstacle : elle a un coût financier, social, environnemental. Grâce à l’augmentation des vitesses, on a pu aller habiter plus loin des centres-villes mais aussi et surtout dissocier les lieux de travail, d’habitat, de détente, de consommation. La distance physique entre les différents lieux qui font notre quotidien augmente tandis que nos pratiques de mobilité se sont diversifiées. Cela nous rend très dépendants des transports par exemple. Dans ce contexte, l’accès à la mobilité est un facteur très discriminant, qui se nourrit des inégalités et qui les alimente en retour.  Par exemple, la ruralité n’a pas disparu mais se définit désormais par la distance, qui peut être aussi bien kilométrique que sociale, économique ou culturelle : on peut habiter à quelques kilomètres d’un centre-ville et ne jamais y aller parce qu’on est une personne âgée, à mobilité réduite, immigrée, sans papier, analphabète, avec des revenus bas, parce qu’on est une femme, un jeune, etc. Même si on a pu réduire le temps et le coût des trajets, on n’a pas réduit les distances sociales culturelles. Ces distances se cumulent et deviennent exclusives.   

 

Est-ce particulièrement le cas en France ?

M. R.-W. Cela se vérifie en France comme ailleurs. La promesse de la mondialisation était qu’avec le progrès des sciences et des techniques, la distance serait abolie : qu’on pourrait aller partout dans le monde à des coûts très bas et en des temps très courts, et échanger quasiment en simultané avec tout le globe. Or on prend conscience aujourd’hui que non seulement la distance existe toujours, mais qu’il existe des inégalités par rapport à elle. Regardez les causes des grands conflits qui ont soulevé ces derniers temps notre territoire : les 80 km/h, les péages urbains, l’autoroute, Notre-Dame des Landes… Ils portent très souvent sur les mobilités, car ces mobilités posent des enjeux sociétaux qui touchent les gens dans leur vie quotidienne, presque intime.

 

Dans ce nouvel ordre de la distance, comment définiriez-vous les atouts de la France et de ses territoires face à la mondialisation ?

M. R.-W. Les sciences sociales considèrent qu’il n’y a pas de ressource en soi : tout dépend de la façon dont un pays est capable de les exploiter pour s’adapter au futur.

Cela dit, la France a de nombreuses potentialités. Des ressources démographiques d’abord, car c’est un pays qui reste jeune et en même temps où sont représentées toutes les générations, avec des Français qui arrivent à l’âge de la retraite en bonne santé globalement, ce qui permet d’opérer des passages de témoins et de construire d’intéressantes solidarités.

Nous avons aussi des structures de solidarité qui fonctionnent, même si elles sont parfois en difficulté. Notre système social a servi de filet de sécurité pendant la dernière crise économique là où, aux États-Unis, les gens l’ont subie de plein fouet. Notre système éducatif, malgré les coups qu’il prend et les difficultés qu’il traverse, continue à faire son travail, à former des jeunes, à accompagner des enfants en difficulté. L’investissement des enseignants a sans doute permis d’éviter pas mal de problèmes. Notre recherche est efficace. Et la France, qui reste un petit pays à l’échelle de la planète, a des leaders mondiaux dans de nombreux domaines, avec des fleurons et des PME qui s’en tirent très bien.

Dans la mondialisation, je dirais que la France a surtout deux atouts. Son image d’abord, la portée de sa voix : en tant que chercheur, lorsqu’on voyage, on se rend compte que dire qu’on est Français a encore son importance.

Ensuite, ses ressources territoriales. Loin d’être facteur d’uniformisation, la mondialisation exige en permanence d’être capable de se distinguer de ses concurrents ; or une des distinctions les plus pertinentes, c’est l’ancrage local : la capacité à faire valoir un capital spécifique – une histoire, un savoir-faire, des compétences –, ancré dans le territoire qui en assure la cohésion. La France a cette grande chance d’avoir un territoire très étendu, avec une grande diversité de terroirs – qu’on aurait tort de réduire à des sols ou des climats exceptionnels, mais qui s’offrent comme des espaces de culture uniques, travaillés pendant des siècles par les sociétés humaines. Ce sont des arguments marketing puissants qui permettent aux acteurs français de se singulariser tout en diffusant largement leurs produits grâce aux canaux de la mondialisation. Par exemple, c’est comme cela que certains territoires ruraux, qui pendant des décennies avaient fait l’objet de discours négatifs, ont réussi à transformer la contrainte de la distance en ressource.

Ce discours sur la (re)localisation est à double tranchant : d’un côté il favorise un repli identitaire, nationaliste, qui peut conduire à la xénophobie ; mais d’un autre côté il permet de construire par un récit – qui n’est jamais qu’un récit, l’histoire qu’on raconte du lieu où l’on habite – des projets originaux qui vont fédérer les gens, soulever les énergies et produire du développement local innovant.

 

Aux yeux de la spécialiste des risques naturels et de la vulnérabilité urbaine que vous êtes, la France est-elle bien armée pour faire face aux changements environnementaux à venir ?

M. R.-W. La France a cumulé dans son histoire des savoir-faire qui lui permettent aujourd’hui de faire face à un certain nombre de menaces, grâce à des systèmes de gestion très éprouvés.

Maintenant, il y a un seuil qualitatif à franchir face aux changements environnementaux futurs. Même si ces dernières années ont vu se multiplier les mobilisations citoyennes de tout bord, même si de nombreux acteurs économiques ont commencé à faire évoluer leurs pratiques sur le terrain – je pense par exemple aux viticulteurs du sud de la France qui commencent à changer leurs cépages –, l’investissement n’est pas encore à la hauteur de l’enjeu. Notre pays est certes plus en avance que d’autres, mais il pourrait faire tellement plus pour exploiter les gisements d’emploi et d’innovation massifs qui se dessinent dans l’économie de demain ! La conférence de Paris qui a mené aux accords sur le climat a démontré que l’enjeu environnemental devenait même un facteur de puissance diplomatique. Tout nous pousse à accélérer désormais le mouvement. Il ne nous manque plus que la volonté politique à tous les niveaux, un cap clair, des actes systématiquement en accord avec les discours et de la constance…

 

La France de demain, en trois mots, comment l’imaginez-vous ?

M. R.-W. Vulnérable – parce qu’elle l’est, il ne faut pas se voiler la face – , résistante (plutôt que résiliente) et innovante.


Résumé de l’entretien

Contrairement à ce que l’actualité pourrait laisser penser, la France n’a rien d’un pays coupé en deux. La grande diversité qui la caractérise est d’autant plus difficile à appréhender que les inégalités qui la traversent ne sont pas toujours territorialisables. Les distances qui y persistent peuvent être facteurs d’exclusion, mais aussi des ressources quand les territoires savent valoriser leur singularité locale. Tel est peut-être, à côté de ses ressources démographiques, économiques et structurelles, un des meilleurs atouts de la France d’aujourd’hui dans la mondialisation : la diversité de ses terroirs et leur capacité à faire valoir leur capital unique de savoir-faire et de compétences.


C'est parti pour les votes aux Trophées #LetsgoFrance 2019 ! Donnez votre voix à votre candidat préféré et ouvrez-lui les portes de Station F le 4 avril prochain ! 

Pour recevoir toutes nos publications, abonnez-vous à notre newsletter.

Intéressé ? Laissez-nous votre email.Nous vous préviendrons dès l’ouverture des candidatures.
Concours

Trophées
#LetsgoFrance

Votez pour vos
dossiers préférés

Chargement …

Le respect de votre vie privée est notre priorité.

Nos partenaires et nous-mêmes utilisons différentes technologies, telles que les cookies, pour personnaliser les contenus et les publicités, proposer des fonctionnalités sur les réseaux sociaux et analyser le trafic.
Merci de cliquer sur le bouton ci-dessous pour donner votre accord.