La Sorbonne d’Abu Dhabi, un outil de rayonnement pour la France et ses savoirs
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La Sorbonne d’Abu Dhabi, un outil de rayonnement pour la France et ses savoirs

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FormationLa Sorbonne d’Abu Dhabi, un outil de rayonnement pour la France et ses savoirs

La Sorbonne est l’une des marques françaises les plus connues dans le monde. Ce fleuron universitaire né au 13e siècle (!) a su s’adapter aux défis du monde moderne et exporter son excellence, comme à Abu Dhabi. Une aventure racontée par Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférence en philosophie à Paris IV - Sorbonne et fer de lance du projet Sorbonne Abu Dhabi, qui a vu le jour il y a dix ans.

C’était il y a exactement un an, en février 2016. Je sors au petit matin sur le balcon de ma chambre d’hôtel et je vois à l’horizon, à ma gauche, le porte-avion Charles de Gaulle en escale technique ; plus à droite le chantier du Louvre avec sa coupole ; et enfin tout au fond, sur Al Reem Island, le dôme de la Sorbonne. Je suis à Abu Dhabi, où je me rends chaque année depuis dix ans pour une session d’enseignement en éthique et philosophie politique. Et je dois dire que ce matin-là, avant d’aller faire cours, dans la douce lumière du Golfe persique, j’ai eu un petit frisson : la France rayonne !

 

Un pont entre les civilisations

 

Extraordinaire aventure que celle de PSUAD (Paris-Sorbonne Université à Abu Dhabi). Lancé avec une énergie et une efficacité rares dans le monde universitaire français, par Jean-Robert Pitte, alors Président de la Sorbonne, cet établissement unique a réussi à jeter « un pont entre les civilisations », comme le dit sa devise. Une université francophone, laïque et consacrée aux Humanités, dans un pays plutôt anglophone, musulman, où le business est roi : c’était un sacré défi. Et relevé avec succès.

 

Lors de mon premier séjour en janvier 2006, j’arrivais avec un petit esprit de provocation et un cours annoncé sur « La philosophie politique de la laïcité ». Le représentant émirien du conseil d’administration me fit savoir qu’il assisterait à mon cours. Je l’accueillis d’abord avec réticence, suspectant une atteinte grave à la « liberté académique ». Mais je me trompais lourdement et j’aurais plutôt dû me sentir très honoré. Il s’agissait de Zaki Nusseibeh, économiste, polyglotte, esthète, érudit, qui fut aussi le traducteur et conseiller de Cheikh Zayed, fondateur visionnaire des Emirats Arabes Unis.

 

« Les missions ont permis aux enseignants français de prendre conscience de la mondialisation du savoir et de sa diffusion. »

 

C’est lui qui m’expliqua les raisons du choix émirien pour la Sorbonne. Face à l’afflux brutal de l’argent dans un pays, où les autochtones sont désormais minoritaires, la formation et la culture ne sont pas un luxe ou un supplément d’âme, il s’agit d’un impératif absolu pour pallier les risques de désagrégation sociale et d’« aplatissement » consumériste. « La prospérité n’est rien, me disait-il, — elle est même délétère — sans la vie de l’esprit ».

 

Les Humanités françaises à l’épreuve de la mondialisation

 

Pour la Sorbonne non plus, le choix n’est pas que financier. Certes, Paris-IV récupère 15 % des frais d’inscription (12 000 € pour une licence ; 37 000 € pour un master), mais la plus ancienne université française a bénéficié d’un effet de souffle salutaire. Les missions ont permis aux enseignants français de prendre conscience, dans des conditions confortables et valorisantes, de la mondialisation du savoir et de sa diffusion.

 

« On peut être fier des Humanités françaises. »

 

Cela nous a obligé à sortir nos enseignements de certains carcans (les logiques de concours, les implicites issus du système scolaire français, les publics captifs qu’on n’a pas à conquérir ni à retenir…) tout en prenant conscience de la grande qualité de leur contenu.

 

Bref, on peut être fier des Humanités françaises. Elles font plus que tenir le choc face à l’extraordinaire diversité des publics, des niveaux et des objectifs professionnels. Le goût de la complexité contre les simplifications hâtives, le besoin de recul face à l’urgentisme, la promotion de l’esprit de finesse contre l’esprit de calcul, l’aptitude à organiser et à hiérarchiser les savoirs contre la logique de l’accumulation, l’éloge de l’autonomie contre la mécanique des process : voilà quelles sont les vertus de ces Humanités.  Elles sont, selon la formule de Cicéron, vraiment « dignes de l’homme » au sens où, en tant qu’ « arts libéraux », elles le rendent à la fois plus humain et plus libre. C’est bien sûr universel. Mais l’université française n’est pas mauvaise pour promouvoir cet universel-là !

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